La diffusion en continu ou la révolution annoncée du jeu vidéo

Après la musique et le cinéma, le jeu vidéo pourrait bien être la prochaine industrie à se dématérialiser avec l’arrivée de la diffusion en continu, où les logiciels seront diffusés depuis des centres de données plutôt que d’être installés sur des ordinateurs ou des consoles de jeux vidéos. 

Google a retenu l’attention cette semaine en dévoilant sa plateforme Stadia, capable de diffuser des jeux vidéos de grande envergure sur des ordinateurs, des tablettes, des téléphones et même des télés connectées. Avec un système de ce genre, il n’est pas nécessaire de dépenser des centaines de dollars pour s’équiper d’une console puissante afin de profiter d’un Assassin’s Creed dernier cri. Un écran, une manette et une bonne connexion Internet suffisent.

Google n’est pas la seule entreprise à parier sur cette technologie. Microsoft, qui produit la console Xbox One, planche pour sa part sur le service xCloud, qui bénéficiera lui aussi de la puissance des centres de données modernes, et Nintendo a récemment mis à l’essai un service similaire pour les utilisateurs de la Switch au Japon.

La diffusion en continu était le sujet de l’heure cette semaine au salon spécialisé Game Developers Conference (GDC), à San Francisco. Pourtant, le phénomène n’a rien de nouveau. Dès 2011, l’entreprise OnLive offrait par exemple une plateforme de diffusion. Même son de cloche chez Sony, avec son service PlayStation Now, lancé en 2014.

Beaucoup de choses ont changé depuis la sortie de ces premiers services, qui n’ont jamais réellement décollé. Les connexions Internet sont en moyenne plus rapides aujourd’hui qu’en 2011, les serveurs sont plus puissants et les technologies derrière la compression des flux vidéos sont plus performantes qu’avant. « Nous sommes désormais à un point où la technologie nous permet d’offrir une expérience de la même qualité qu’avec une console de jeux vidéos, à condition d’avoir la bonne infrastructure infonuagique, le bon contenu et une bonne communauté en place », indiquait récemment dans un communiqué le responsable du jeu infonuagique à Microsoft, Kareem Choudhry.

Les avantages de la diffusion en continu

La diffusion en continu ne se résume pas à reproduire la qualité d’une console, du moins en théorie. Elle offre aussi des avantages uniques par rapport au jeu traditionnel.

« Du jour au lendemain, presque tous les écrans qui nous entourent pourront être utilisés pour jouer à des jeux vidéos. Ça a le potentiel d’augmenter considérablement notre base d’usagers à très court terme », explique Marc-Alexis Côté, producteur senior d’Assassin’s Creed Odyssey à Ubisoft Québec.

« Et ça va être encore plus grand avec l’arrivée des réseaux mobiles 5G, puisque tu pourras jouer sur la route sans avoir besoin de ton Internet à la maison », poursuit celui qui a chapeauté l’année dernière le port d’Assassin’s Creed Odyssey sur Project Stream, une version d’essai de la plateforme Stadia. Un joueur pourra ainsi jouer sur sa télévision, mettre sa partie sur pause et la reprendre sur son téléphone dans l’autobus, par exemple.

« Ça va nous permettre de démocratiser le jeu vidéo », résume Majd Bakar, vice-président responsable du projet Stream, rencontré en marge de la GDC, où L’actualité s’est rendu à l’invitation de Google.

En profitant de la puissance des centres de données modernes, les développeurs auront aussi accès à beaucoup plus de puissance qu’à l’heure actuelle pour créer leurs jeux.

« On pourra voir des jeux plus réalistes et avec plus de profondeur. Les mondes pourront être destructibles et on pourrait élaborer un jeu en ligne de type battle royale [NDLR : comme le jeu Fortnite], où s’affrontent des milliers de joueurs plutôt que 100. Est-ce que ça va rendre les jeux plus intéressants ? On ne le sait pas, mais on donne ces outils aux développeurs pour leur permettre de créer des titres qu’ils ne peuvent pas concevoir maintenant », poursuit l’ingénieur.

La technologie pourrait aussi transformer la mise en marché des jeux. Avec Stadia, on pourra par exemple cliquer sur un lien dans une bande-annonce YouTube pour commencer une partie en moins de cinq secondes seulement. Un diffuseur de jeu en ligne pourrait pour sa part inviter ses spectateurs à se joindre à lui, directement dans sa partie.

Des embûches à prévoir

Le concept du jeu en diffusion en continu a beau séduire, la technologie a aussi des limites bien réelles. Dans un essai, à la GDC, où les conditions étaient loin d’être idéales, L’actualité a d’ailleurs observé une réduction considérable de la qualité graphique d’Assassin’s Creed Odyssey lorsqu’il a été diffusé par Internet, et un délai plus grand qu’à la normale entre l’envoi d’une commande par la manette et la réaction à l’écran.

Google n’a toujours pas annoncé quelles seront les connexions Internet requises pour jouer à Stadia, qui sera lancé d’ici la fin 2019, mais la vitesse et la proximité des serveurs de l’entreprise auront un effet sur la qualité du jeu. La situation sera la même du côté de Microsoft, avec son service xCloud.

« Dans le futur, peut-être qu’ils offriront une incroyable qualité graphique et un taux de rafraîchissement de 240 images par seconde [NDLR : une mesure notamment prisée chez les joueurs professionnels], mais on en est encore loin. La technologie n’offre pas pour l’instant les performances d’un bon ordinateur », observe Ryan McCall, directeur de la stratégie et du développement pour la division de l’étalonnage à UL, une société spécialisée dans l’analyse des performances des appareils électroniques.

Ce n’est pas tout le monde qui pourra profiter de services de diffusion. Quelque 340 000 foyers au Québec sont après tout encore privés d’Internet haute vitesse, et même les connexions rapides ne sont pas toujours fiables.

Le temps de réaction ralenti dans le jeu en diffusion en continu pourra également affecter l’expérience des joueurs dans certains jeux. Un titre comme Assassin’s Creed n’est pas touché par ce désagrément, mais les jeux d’action compétitifs, oui.

À court terme, les jeux conçus pour les grandes télévisions pourraient aussi être mal adaptés aux petits écrans de téléphone, par exemple. On peut toutefois estimer que les développeurs modifieront leurs interfaces avec le temps pour corriger ce problème.

Quelle place occupera cette technologie?

Pour Google, la diffusion en continu représente l’avenir du jeu vidéo. « C’est le commencement d’un nouveau chapitre. Si on regarde ce qui s’est passé en musique et en vidéo, je pense que l’avenir est manifestement vers la diffusion », croit Majd Bakar.

Microsoft offre une vision plus nuancée. « Nous ne développons pas le projet xCloud comme un substitut pour les consoles, mais comme une façon de donner un choix aux utilisateurs », écrivait récemment Kareem Choudhry.

« Pour moi, ce n’est pas une question de savoir si la diffusion va remplacer les consoles, mais plutôt de savoir quand elle le fera », estime pour sa part Marc-Alexis Côté.

Pour le producteur de Ubisoft Québec, la diffusion en continu n’aura d’ailleurs même pas besoin de régler toutes ses lacunes pour que cette transition se produise. « Aujourd’hui, tu peux acheter un film sur disque et avoir une meilleure qualité vidéo que par Internet. Mais pour les gens, l’instantanéité que permet la location en ligne est plus avantageuse que d’obtenir une qualité maximale. Ça va être la même chose avec le jeu en diffusion en continu. Il y aura un changement générationnel, et les gens seront plus aptes à tolérer ces contraintes ».

Mais encore faut-il être doté d’une connexion Internet acceptable. Rappelons que dans le dernier budget fédéral, le gouvernement a mis en place des mesures pour relier la totalité des Canadiens à Internet haute vitesse d’ici 2030. La diffusion en continu veut peut-être démocratiser le jeu vidéo, mais il faudra attendre encore de nombreuses années avant que tout le monde puisse en profiter. D’ici là, les consoles auront sans aucun doute toujours leur place dans l’industrie.

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