Et l’Internet, ça va ?

L’isolement forcé de millions de Québécois a entraîné une hausse généralisée de la consommation Internet. Jusqu’à présent, les réseaux tiennent bon, mais une crise prolongée pourrait avoir des répercussions, notamment pour les petits fournisseurs. 

Photo : Taylor Vick/Unsplash

Le travail à la maison et ses vidéoconférences quotidiennes, les séries télé en ligne, les joueurs qui profitent de leurs vacances forcées pour télécharger des jeux vidéo, les points de presse du premier ministre écoutés religieusement : les nouvelles habitudes de vie des Québécois depuis la mi-mars ont eu un impact sur leur consommation Internet.

Cette hausse est difficile à chiffrer avec précision, puisqu’elle varie selon l’endroit où on la mesure. Alors que le trafic Internet résidentiel a augmenté de 30 % à 50 % depuis le début de la crise de la COVID-19, selon les chiffres dévoilés à L’actualité par les fournisseurs EBOX et Telus, la consommation en entreprise, elle, a chuté à mesure que se sont vidées les tours de bureaux.

Le trafic dans son ensemble aurait augmenté d’environ 15 % à 20 %, selon les données de QIX Échange internet de Montréal, un organisme qui relie les fournisseurs de réseaux, de contenu et de services Internet du Québec. (Un échange Internet comme le QIX permet à un fournisseur, comme Cogeco ou EBOX, de s’appairer directement au réseau d’une entreprise comme Google ou Microsoft sans passer par Internet, ce qui diminue leurs coûts.)

Depuis le début de la crise, certains quartiers et villages ont pu connaître des baisses de vitesse occasionnelles et différents sites et services Internet peuvent peiner à répondre à des pointes de demande (comme on l’a vu récemment avec le lancement de la plateforme lepanierbleu.ca). Dans l’ensemble, aucune panne majeure n’a été observée.

« L’Internet est en bonne santé », résume l’opérateur du QIX Philippe Girard, qui est aussi directeur des opérations et de la technologie pour une entreprise œuvrant dans l’exploitation de réseaux de fibres optiques et de centres de données pour grandes entreprises. « Et tant que les gens continuent de faire un travail préventif et de s’assurer que leurs réseaux n’arrivent pas au maximum de leur capacité, Internet devrait tenir le coup », ajoute-t-il.

La situation au Québec est d’ailleurs à l’image de celle qui prévaut dans le reste du monde, où des augmentations de 10 à 20 % ont été observées dans les échanges Internet. « Jusqu’à présent, l’Internet tient le coup. Mais c’est parce que des actions ont été prises », croit aussi Emma Mohr-McClune, directrice des services techniques de GlobalData, une entreprise d’analyse de données au Royaume-Uni.

Affronter la hausse

Plusieurs ajustements ont en effet été apportés au cours des dernières semaines pour compenser la hausse de trafic Internet, tant du côté des fournisseurs d’accès que des fournisseurs de contenu.

« Nous avons dû ajouter plusieurs fois de la capacité au courant des derniers jours, dans différents secteurs, pour assurer un bon service aux clients », note Jean-Philippe Béïque, le PDG d’EBOX.

Selon la technologie utilisée et l’âge du réseau, plusieurs entreprises ont été forcées d’installer des composantes plus performantes, notamment plus près des utilisateurs. Les installations plus récentes étaient toutefois généralement déjà capables de supporter les hausses observées.

Des réglages logiciels ont aussi aidé à diminuer la consommation générale. Pour donner suite à une demande de l’Union européenne, Netflix et YouTube ont, par exemple, diminué la qualité de leurs flux vidéo. Les mesures (Netflix diminue la qualité de son encodage, alors que YouTube diminue la résolution affichée par défaut) ont été introduites en Europe en premier, mais elles ont été mises en place au Canada par la suite.

Ces baisses ont eu un effet marqué pour les fournisseurs d’accès Internet, soit « environ 25 % de réduction de consommation sur le trafic normal de YouTube et Netflix », observe Jean-Philippe Béïque.

Plusieurs technologies mises en place au cours des dernières années ont aussi aidé à gérer la demande. « Les fournisseurs ont beaucoup de caches de nos jours. On a des serveurs qui gardent l’information la plus localement possible », rappelle Bernard Bureau, vice-président de la Stratégie réseau et architecture à Telus. Grâce à des réseaux de diffusion de contenu, un fournisseur de contenu peut ainsi sauvegarder ses vidéos les plus populaires un peu partout sur la planète. Quelqu’un à Gaspé n’a donc pas forcément besoin de se brancher à un serveur aux États-Unis pour regarder Au royaume des fauves sur Netflix, par exemple. « Ça aide beaucoup l’Internet », résume Bernard Bureau.

D’autres techniques déployées au cours des dernières années ont aussi permis de ménager l’architecture d’Internet pendant cette crise. Pour son service de télévision IP, Telus envoie par exemple un seul signal sur son réseau principal, et ce n’est que lorsqu’il arrive près des clients que celui-ci est dupliqué.

Des points à surveiller

Si le pire semble avoir été évité, les fournisseurs d’accès Internet ne peuvent pas encore crier victoire pour autant.

Les plus petits fournisseurs pourraient particulièrement être affectés par la crise. Si la modernisation de leurs équipements était généralement déjà dans les plans pour compenser la hausse de trafic Internet des prochaines années, les budgets n’avaient pas été prévus pour un déploiement aussi rapide. « Tout le monde fait des heures supplémentaires depuis trois semaines », ajoute Philippe Girard, qui souligne au passage le travail de ces employés qui « font de la maintenance à 4 h du matin pour s’assurer que les médecins peuvent consulter les dossiers médicaux en ligne, que les gens peuvent travailler et commander leur épicerie en ligne ».

Certaines composantes réseau sont aussi difficiles à obtenir après la pause du secteur manufacturier en Chine au cours des derniers mois.

La hausse de trafic Internet représente également un poids financier important pour les petits fournisseurs qui utilisent les réseaux des grosses entreprises comme Bell et Vidéotron. « Ces augmentations d’utilisation soudaines ont un coût très important en redevances, note Jean-Philippe Béïque. La bande passante est notre matière première et son coût vient littéralement d’exploser », ajoute le PDG d’EBOX.

Les entreprises comme EBOX ou TekSavvy achètent en effet de la bande passante aux gros fournisseurs d’accès. Les forfaits vendus aux utilisateurs sont conçus pour une consommation normale, mais pas pour une consommation de 30 % à 50 % plus élevée qu’à l’habitude, comme pendant la COVID-19.

Le fournisseur TekSavvy a d’ailleurs été forcé de mettre 130 personnes à pied la semaine dernière et d’augmenter ses forfaits de cinq dollars par mois à cause de ce phénomène. Une mesure que Jean-Philippe Béïque aimerait bien éviter : « Nous nous efforçons d’éviter de passer la facture aux clients, car le contexte est difficile pour les gens. Mais nous ne pourrons bien évidemment pas soutenir cette cadence très longtemps sans aide gouvernementale ».

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