Il est urgent de réguler la pornographie en ligne

Les phénomènes d’addiction ou les impacts négatifs sur la sexualité des adolescents semblent difficiles à endiguer tant l’offre en ligne est aujourd’hui pléthorique et facile d’accès. 

Marcos Calvo / Getty Images

L’auteur est professeur d’économie à Mines ParisTech et vient de publier Les entreprises hyperpuissantes — Géants et Titans, la fin du modèle global ?, aux éditions Odile Jacob.

Le phénomène est massif et la consommation de la pornographie en ligne est de plus en plus répandue, tandis qu’un GAFA du porno domine l’offre mondiale. Faut-il en parler ? Faut-il s’en émouvoir ? En parler, sans doute, même si les effets sont très mal établis, faute d’études scientifiques suffisantes. S’en émouvoir, sûrement si on est parent d’adolescents ou féministe, notamment.

J’ai longtemps hésité avant de traiter ce sujet. Il ne fait pas sérieux pour un économiste, sans être amusant pour autant. Mais il est important pour la société, car Internet a changé l’échelle du marché de la pornographie : elle relève désormais de la consommation de masse.

Une publication récente du régulateur britannique des communications m’a convaincu qu’il était temps de me jeter à l’eau. Dans son enquête annuelle sur la consommation en ligne, l’Ofcom a estimé que 49 % de la population adulte du Royaume-Uni avait visité un site pornographique en septembre 2020, soit 26 millions de visiteurs uniques, soit encore un peu moins qu’Instagram, mais un peu plus que Twitter.

Vous ne vous attendiez sans doute pas à des chiffres si élevés. Moi non plus ! Mais c’est le crédit qu’on peut leur accorder qui m’a surtout décidé. Le régulateur britannique est connu pour publier des données fiables qui reposent sur des méthodes rigoureuses. Ce qui n’est pas le cas de la plupart des chiffres qui circulent sur l’industrie du porno.

Bizarreries dans les comptages

Les cent milliards de dollars pour son chiffre d’affaires mondial, souvent avancés ces dernières années, offrent un bon exemple. Repris un peu partout, aussi bien dans la presse que dans les revues académiques, ce montant n’est aucunement digne de foi. Il est l’arrondi qui résulte de la somme de données par pays ramassées ici et là il y a déjà plus de 15 ans par un site grand public d’agrégation d’information sur la consommation.

Ce comptage contient plein de bizarreries : le chiffre d’affaires réalisé aux États-Unis vient après celui de la Corée et du Japon ; le marché français occupe la 17e position, loin derrière les Philippines, où pourtant la pornographie était à l’époque interdite et sévèrement réprimée. Pour ce pays, le chiffre utilisé est en réalité le montant estimé du marché noir, tous produits et services confondus ! Mieux vaut admettre que l’on ne connaît pas le chiffre d’affaires de la pornographie en ligne.

Fréquentation du site Pornhub au Royaume-Uni, par groupe d’âge. (Source : Ofcom, septembre 2020)

Elle offre également un point de comparaison presque rassurant : en moyenne, sur trois heures et demie passées en ligne quotidiennement,  un adulte consommerait une minute de porno. Nos amis britanniques pour lesquels nous commencions à sérieusement nous inquiéter accordent d’abord leur attention à Facebook et YouTube ou même Netflix. Pareil pour les Européens et les Américains. L’étude de l’Ofcom nous apprend aussi, cette fois sans surprise, que les hommes sont archimajoritaires (quatre consommateurs sur cinq en nombre de visiteurs uniques) sur Pornhub, le leader du secteur, et que la proportion de consommateurs par classes d’âge atteint son plus haut pour les jeunes adultes, 55 % pour les 18-24 ans, puis décroît progressivement jusqu’à 23 % pour les 55 ans et plus.

Nous ne leur ferons pas l’injure de penser qu’ils diffèrent fondamentalement des autres Occidentaux en matière de consommation pornographique. Dans ce domaine, il n’y a pas de raison qu’ils soient — et se sentent — supérieurs aux non-Britanniques.

Mais pour avoir une idée chiffrée de la consommation mondiale, l’Autorité de régulation des communications du Royaume-Uni ne nous est d’aucun secours. Il nous faut alors faire crédit au site planétaire le plus populaire, Pornhub. Sa revue annuelle 2020 fait état d’une fréquentation mondiale de 130 millions de visites par jour.

Facebook est connu pour surestimer ses audiences afin de récolter plus de recettes publicitaires. Pornhub, moins surveillé et moins transparent encore, est pareillement incité à gonfler sa fréquentation. On peut cependant retenir un ordre de grandeur de quelques dizaines de milliards de visites par an.

L’audience pour tous les sites confondus n’est pas connue, mais devrait être de plus d’une centaine de milliards. En effet, Pornhub est, à ma connaissance, le seul site qui communique des données publiques d’audience. Or, d’après l’étude de l’Ofcom, la part de marché de Pornhub en nombre de visites est de 22 %. Si l’on considère que l’audience mondiale de ce site est de 30 milliards de visites et si on lui applique une part de 20 %, on obtient donc une audience de 150 milliards.

On peut aussi sans doute se fier à l’évolution dans le temps de la fréquentation de Pornhub — un triplement de l’audience depuis 2013, première année de publication de ses données —, pour affirmer que la consommation mondiale de la pornographie connaît une forte croissance.

La pandémie de COVID-19, et son cortège de confinements, l’a encore accélérée. « La pornographie est en plein essor pendant les confinements », affirme une courte enquête de The Economist. Pas besoin d’explication pour le comprendre.

Une industrie peu profitable

La consommation de pornographie est désormais un phénomène de masse. Comment en est-on en arrivé là ? Une courte explication suffit : l’accès au porno est incroyablement libre, massivement gratuit et formidablement discret. Pas besoin de s’enregistrer, de donner une adresse électronique, ni de dépenser le moindre sou pour accéder à des millions de vidéos.

Pas non plus l’obligation de cacher sa revue obscène entre des journaux et des magazines ordinaires ni de porter des lunettes noires et un chapeau comme en sortant d’un cinéma érotique : les sites pornos sont principalement consultés à partir du téléphone mobile, l’objet le plus personnel qui soit d’aujourd’hui.

En réalité, ce n’est pas Pornhub qui est moins transparent que Facebook, mais MindGeek, la société qui en est propriétaire. Véritable GAFA du porno — quoiqu’installée au Québec et enregistrée au Luxembourg —, MindGeek possède également d’autres sites parmi les plus fréquentés au monde, gratuits ou payants, des studios de production, une régie publicitaire électronique, des programmes de collecte et de traitement de données, et des jeux pour adultes.

Comme ses consœurs du Far West américain, elle est donc à la fois intégrée horizontalement (plusieurs activités du même secteur) et verticalement (plusieurs activités de l’amont à l’aval), ce qui lui confère une puissance inégalée dans l’industrie du porno.

Mais est-elle aussi profitable ? Non, tant s’en faut. L’industrie du porno n’est pas un eldorado. Cela tient à des sources de recettes très contraintes et à un argent cher. L’accès au marché de la publicité est restreint. Les annonceurs ne se précipitent pas pour que leurs marques apparaissent sur Pornhub ou ailleurs. Unilever y a un temps vanté ses produits de toilette pour hommes, avant de faire machine arrière.

La pornographie conserve une trop mauvaise image dans l’opinion pour y associer son nom et les associations militantes anti-porno sont promptes à dénoncer les marques. Le modèle d’affaires fondé sur la publicité généraliste, celui de Facebook ou Google par exemple, est barré pour la pornographie. Elle est condamnée à l’endogamie : annonceurs du X pour diffuseurs de X.

Pornhub et les autres grandes plateformes sont avant tout des intermédiaires. Elles mettent en relation, d’une part, des studios et des sites qui cherchent des clients payants et, d’autre part, des consommateurs de pornographie. Les premiers fournissent des vidéos en accès gratuit et les seconds, parfois, s’y abonnent ou payent des séances et vidéos sur demande. Au passage, la plateforme se rémunère principalement en se faisant payer la diffusion du contenu gratuit sur leur site ou en percevant une commission sur l’abonnement ou la prestation payante en ligne.

Il ne faut pas non plus y compter sur la vente de données à l’extérieur pour apporter des recettes supplémentaires. Elle reviendrait à faciliter et se faire complice de pratiques de chantage à grande échelle. Trop risqué. Les recettes des plateformes de X restent donc très modestes. Idem pour MindGeek : selon le Financial Times, son chiffre d’affaires atteignait moins d’un demi-milliard de dollars en 2018.

L’argent est cher pour deux raisons. D’abord, les paiements sont très coûteux. Les Visa et autres Mastercard prélèvent aux marchands de porno en ligne des commissions trois à dix fois plus élevées que d’ordinaire. Elles reflètent un risque lié aux fraudes, aux paiements bloqués et aux annulations qui connaissent des taux records. De nombreux opérateurs de paiement, comme American Express ou PayPal, refusent leurs solutions de paiement aux plateformes pornographiques en invoquant ces risques.

Ensuite, avoir de l’argent n’est pas facile et les taux d’intérêt demandés par les investisseurs qui acceptent de financer cette industrie sulfureuse sont élevés. MindGeek n’a rien à voir avec Tesla ou Amazon, qui ont pu réaliser leur croissance rapide en brûlant de l’argent apporté par des capital-risqueurs et des actionnaires trop heureux d’en être. Toujours selon le Financial Times, MindGeek, très endetté, paye à ses créanciers des taux d’intérêt de 20 % et son profit représente moins de 10 % de son chiffre d’affaires.

Les entrepreneurs du porno en ligne peuvent toutefois devenir riches, à l’instar de György Gattyán, fondateur d’un site de webcam pour adultes sur les rives du Danube. Mais il est alors au mieux l’homme le plus fortuné en Hongrie, pas des États-Unis.

Dépendance entretenue

L’accès facile et gratuit à quelques plateformes globales qui concentrent des millions de vidéos et la consommation massive qu’il permet soulève toute une série de problèmes qui paraissent évidents, mais dont il est difficile d’apprécier quantitativement l’étendue et d’évaluer objectivement les conséquences.

En 2019, le seul site de Pornhub a proposé plus d’un million d’heures de nouveau contenu. Son rapport annuel affiche avec fierté qu’il faudrait 169 ans à une personne pour les visionner sans arrêt. Les scènes en direct à travers des webcams sont les uniques services qui obligent à fournir des sous pour continuer de satisfaire sa consommation. Il en va bien sûr de la dépendance. Le fond de la bouteille d’alcool ou la dernière cigarette du paquet instaurent une limite que le visionnement sur les sites de pornographie ne connaît pas. Il y aura toujours une nouvelle vidéo gratuite à portée de clic et les sites payants offrent un accès illimité à leur catalogue d’archives et de nouveautés, à l’instar des plateformes de diffusion de musique ou de films et séries.

La dépendance reste également entretenue par une collecte et un traitement de données qui permettent de cerner les préférences et les goûts particuliers des consommateurs et, à partir de là, mieux fabriquer des contenus qui continuent de capter leur attention. Le savoir-faire de MindGeek en matière de données est parfois comparé à celui des plus grands, comme Netflix et Hulu.

L’ampleur du phénomène de dépendance à la pornographie en ligne et son degré de gravité restent cependant difficiles à apprécier. À défaut de statistiques, observons simplement que les centres de traitement des dépendances ont désormais ouvert des consultations spécialisées pour les accros du porno.

Un autre phénomène plus préoccupant, car nul doute qu’il soit plus massif, a trait à la consommation des adolescents (10-18 ans selon l’Organisation mondiale de la santé). D’après une enquête de l’Ifop menée en 2017 auprès d’un échantillon représentatif d’un millier d’entre eux, plus de la moitié a déjà surfé sur un site pornographique, dont 7 % déclarent se connecter « souvent » et 25 % « parfois ». Plus précisément, environ un tiers des garçons y vont au moins une fois par mois, et un sur dix, tous les jours ou presque.

La première fois se situe en moyenne à 14 ans. La consommation de pornographie est donc massive chez les adolescents. Si vous êtes parent d’ado, il y a de fortes chances que vous sous-estimiez le phénomène : les parents sont trois fois moins nombreux à penser que leur progéniture consomme du porno qu’il n’y a d’enfants qui déclarent aux sondeurs consommer du porno.

Il n’y a pas de doute que cette consommation désormais banale exerce une influence sur la sexualité des adolescents. Selon l’Ifop, près de la moitié des garçons et des filles ayant déjà eu un rapport sexuel ont essayé de reproduire des scènes ou des pratiques qu’ils ou qu’elles ont vu.

Il y a assez peu de voix pour décerner une valeur éducative aux sites pornographiques et défendre l’idée que leur influence puisse alors être positive chez les adolescents. C’est faire en effet abstraction de l’image tronquée et déformée véhiculée par les vidéos pornographiques : aucune place au romantisme et à l’amour, absence de préliminaires et de signes d’affection, hommes hyperpuissants, femmes ramenées au rang d’objet, toujours consentantes donc sans qu’il soit besoin de le leur demander, brutalité et violence très souvent la règle, etc.

La science économique a mis en évidence et a même théorisé l’importance du mimétisme dans les marchés financiers, mais elle ne s’est pas aventurée à étudier le phénomène dans le cas qui nous intéresse ici. Il m’est donc difficile de me prononcer sur l’ampleur des effets négatifs de la consommation des adolescents.

Il n’y a en revanche pas débat sur les ravages pour les enfants et les adolescents filmés. Bien que la pédopornographie soit presque universellement condamnée et poursuivie, elle ne se cantonne pas à l’Internet clandestin. Une enquête du New York Times a montré qu’il était parfaitement possible de rechercher et de trouver sur Pornhub des vidéos impliquant des moins de 18 ans et que le site hébergeait, entre autres atrocités, des séquences filmées de viol et de frappe d’enfants.

Le GAFA du porno a rapidement réagi en supprimant plusieurs millions de vidéos de son catalogue, les vidéos qui avaient été téléchargées par des personnes privées ou des professionnels sur ses serveurs sans qu’aucun contrôle et filtrage n’ai jamais été exercé.

Il reste cependant difficile de savoir quelles mesures de vérification ont été prises depuis, ainsi que leur efficacité. L’article du New York Times avançait le chiffre de 80 modérateurs de contenu dans le monde pour l’ensemble des sites de MindGeek. Ils sont 15 000 chez Facebook. Facebook s’était vu reprocher par un professeur d’avoir fermé son compte après qu’il y eut affiché une reproduction de L’origine du monde de Gustave Courbet. Le Tribunal de grande instance de Paris saisi par l’affaire a donné tort à l’entreprise californienne. N’y aurait-il pas des combats et priorités plus urgentes ?

Comment réguler ?

Arrêtons ici la liste déprimante des effets négatifs de la pornographie en ligne (sans prétendre, hélas, les avoir tous cités) pour s’interroger sur les mesures de politique publique à prendre, en d’autres termes sur la régulation à mettre en œuvre.

Cette partie ne sera cependant pas très longue. Avant de savoir s’il convient de réglementer pour résoudre tel ou tel problème, il est en effet nécessaire d’en connaître l’ampleur. Une réglementation qui peut être coûteuse à mettre en œuvre et à faire respecter n’est justifiée que devant l’étendue et la gravité des effets à corriger et à éliminer.

Or, comme nous l’avons vu, ils sont très mal connus et mesurés. Il y a une surabondance de croyances et peu de connaissances avérées. Pour certains, à l’instar d’un journaliste américain qui se vante d’écrire sur la sexualité depuis 36 ans, la pornographie ne cause aucun dommage social, ce qui réglerait alors la question.

Viennent à l’appui de sa thèse des pseudotravaux qui montreraient, contrairement aux clichés, une moindre consommation de pornographie chez les violeurs ou les maris qui divorcent. Pour d’autres, la pornographie est à bannir, car elle crée des désordres physiques quasi irréversibles et est une des principales causes des violences contre les femmes. Là encore, les arguments reposent sur des croyances plutôt que sur des résultats d’études bien menées et des liens de causalité établis.

Mais comment pourrait-il en être autrement quand elles manquent en nombre, mais aussi et surtout en qualité ? On ne sait finalement pas grand-chose.

En attendant de disposer de connaissances suffisantes, le principe de précaution pourrait justifier l’intervention publique. Mais, pour éviter de mal faire, il serait nécessaire d’étudier, de comparer et d’évaluer les réglementations qui existent déjà. Mais, là encore, les travaux manquent.

Prenons les mesures pour limiter l’accès des plateformes pornographiques aux adolescents. Il y en a de toutes sortes, l’obligation de déclarer être âgé de plus de 18 ans, le blocage des sites, le contrôle parental, la sensibilisation des parents, etc. Mais on ne sait pas ce qui fonctionne, et lorsque cela ne marche pas, à l’exemple de l’initiative du Royaume-Uni abandonnée après plusieurs années d’un système de vérification de l’âge, on ne sait pas pourquoi…

S’il existe de nombreuses études de synthèse et recherches sur les meilleures façons de réguler les réseaux électriques et de télécommunications, je n’ai rien trouvé sur la régulation de la pornographie en ligne. Mais ai-je peut-être insuffisamment cherché ?

Voilà, je me suis lancé et j’espère que ce n’était pas inutile d’apporter ces informations. Je pourrais conclure logiquement en appelant mes collègues économistes et des sciences humaines à s’intéresser davantage à ce sujet, en particulier ceux qui travaillent déjà sur la drogue, la prostitution ou le jeu d’argent et donc connaisseurs de phénomènes analogues et des régulations pour les limiter. Mais je ne le ferai pas, car je suis moi-même décidé à ne pas lui consacrer plus de temps. Trop déprimant, peu gratifiant et pas du tout amusant.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation.

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