La pénurie de puces en cinq questions

Ça joue dur dans l’industrie de l’électronique : les fabricants d’ici et d’ailleurs peinent à produire leurs appareils. Et la pénurie pourrait durer encore plusieurs mois.

Bet_Noire / Getty Images

Fermetures d’usines d’automobiles en Ontario, consoles de jeux vidéos en rupture de stock, difficultés pour les entreprises d’électronique à produire les commandes de leurs clients : la pénurie mondiale de puces, présentes dans pratiquement tout ce qui peut être branché ou rechargé, qui sévit depuis plusieurs mois se fait de plus en plus sentir. Tour d’horizon en cinq questions.  

Qu’est-ce qui cause cette pénurie ?

Trois facteurs principaux sont montrés du doigt : tout d’abord, une hausse importante de la demande (causée notamment par le télétravail) a pris de court les fabricants. La pandémie de COVID-19 a aussi compliqué le travail sur les chaînes de montage, par exemple. 

La guerre tarifaire entre la Chine et les États-Unis est également responsable, puisqu’elle a entraîné plusieurs entreprises à emmagasiner le maximum de processeurs pendant des mois pour se protéger. 

D’autres raisons semblent aussi contribuer au problème, comme une grande demande pour les métaux et matériaux de base, ainsi que le transport difficile en temps de crise sanitaire, la priorité étant donnée à l’équipement médical. La pénurie qui sévit depuis le début de la pandémie pourrait se prolonger jusqu’à la fin de 2021, et même plus.

Quels produits sont touchés ?

Les nouvelles consoles de jeux vidéos et les cartes graphiques pour ordinateurs, entre autres, sont très difficiles à obtenir. Mais ce n’est là que la pointe de l’iceberg. « Les entreprises essaient de mettre la main sur tous les composants qu’elles peuvent trouver. Les carnets de commandes des fabricants d’ordinateurs sont de deux à trois fois plus remplis que ce qu’ils sont capables de livrer », expliquait récemment à L’actualité Jean-Philippe Bouchard, vice-président responsable du futur du travail et de la mobilité pour la firme d’analyse IDC Canada.

La pénurie touche aussi l’industrie automobile, d’Audi à Tesla en passant par GM, puisque les véhicules modernes contiennent désormais plus d’une centaine de semi-conducteurs. Plusieurs usines, dont certaines au Canada, ont été forcées de fermer leurs portes, au moins jusqu’à la mi-mars. Cette pénurie pourrait entraîner une baisse de revenus de 61 milliards de dollars américains pour l’industrie automobile en 2021.

Il faut savoir que les processeurs à la fine pointe de la technologie ne sont produits que par une poignée d’entreprises dans le monde, comme TSMC à Taïwan. La fabrication de ces composants est longue et complexe ; elle peut, dans certains cas, prendre des mois. En outre, le coût de construction de nouvelles usines peut s’élever à des dizaines de milliards de dollars.

L’industrie de l’électronique québécoise est-elle concernée ?

« Ça commence à poser de sérieux problèmes », confirme Daniel Bindley, directeur général de l’Industrie des systèmes électroniques du Québec (ISEQ). « Aux dernières nouvelles, personne n’a été forcé d’arrêter de produire, mais on sent que ça va mal. Certains craignent de ne pas pouvoir livrer les commandes à leurs clients et de perdre leurs contrats », ajoute-t-il.

Même si la pénurie de semi-conducteurs sévit depuis plusieurs mois déjà, ce n’est que maintenant qu’elle commence à se manifester au Québec. « Les entreprises québécoises sont plus axées sur l’électronique industrielle. Ce sont des produits pour lesquels les stocks sont souvent achetés longtemps à l’avance », note Daniel Bindley. Plusieurs fabricants avaient aussi augmenté leurs commandes en janvier et février 2020, en prévision de la crise. 

L’industrie de l’électronique au Québec regroupe plus de 45 000 emplois dans des centaines d’entreprises différentes, mais les mises à pied ne sont pas à craindre pour le moment, croit le directeur général de l’ISEQ. « Il y a encore une pénurie de main-d’œuvre, alors les entreprises vont tout faire pour conserver leur personnel », estime-t-il. 

Notons que d’autres problèmes liés à la pénurie et à la pandémie ont des répercussions sur cette industrie, selon une mini-enquête réalisée par l’ISEQ en janvier auprès de ses membres. Le prix des composants a, par exemple, augmenté de 5 % à 15 %, les fonderies qui fabriquent les processeurs ne prennent plus de commandes pour la première moitié de 2021 et imposent des contrats plus exigeants qu’auparavant, et les livraisons de Chine sont retardées de plusieurs semaines, entre autres.

Des gestes ont-ils été faits pour remédier à la situation ?

Le président des États-Unis, Joe Biden, compte demander 37 milliards de dollars américains au Congrès des États-Unis pour corriger à court terme le problème d’approvisionnement en puces électroniques. Il a aussi signé un décret pour effectuer, au cours des 100 prochains jours, un examen en profondeur des chaînes d’approvisionnement de quatre produits essentiels : les puces, les batteries de grande capacité pour les véhicules électriques, les terres rares et les médicaments.

La pénurie de semi-conducteurs a révélé la dépendance de l’Occident à l’Asie pour un marché crucial dans toutes les sphères de la société. « Ces processeurs sont une merveille d’innovation et de design […] et sont essentiels dans de nombreux pans de nos vies. Pour les voitures, mais aussi les téléphones, les radios, les équipements médicaux et beaucoup plus. Nous devons nous assurer que la chaîne d’approvisionnement est sécuritaire et fiable », a affirmé mercredi le président Biden.

Le Canada peut-il assurer l’indépendance de sa chaîne d’approvisionnement ?

Il n’est probablement pas réaliste de penser pouvoir produire au Canada tous les composants électroniques nécessaires à l’alimentation de nos entreprises. « Nous ne sommes pas obligés de tout fabriquer. Nous pourrions nous doter d’une certaine autonomie dans des secteurs précis », croit cependant Daniel Bindley. « Nous pourrions désigner certains secteurs jugés cruciaux, pour lesquels nous souhaitons être des meneurs dans le monde, comme l’électrification des transports, et nous assurer de fabriquer les composants dont nous avons besoin », poursuit-il.

« Pour la première fois depuis des générations, il y a prise de conscience sociétale de la valeur collective d’avoir des capacités de production industrielle ici, chez nous », note d’ailleurs un rapport sur la résilience de la chaîne industrielle publié par les firmes Deloitte et E&B Data en novembre 2020. La chaîne d’approvisionnement ne se transformera toutefois pas toute seule. Pour y arriver, une nouvelle stratégie manufacturière québécoise et canadienne en bonne et due forme sera nécessaire.

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Dans son histoire cyclique dont les amplitudes vont en augmentant, l’industrie des puces a toujours connu une période de forte demande lorsqu’un produit nouveau était mis sur le marché. Le problème a toujours été réglé par un important investissement dans les capacités de production, les produits nouveaux n’utilisant pas toujours les mêmes équipements que les produits précédents. Une fois les retards de livraison réglés l’outil industriel s’est trouvé en surcapacité générant une baisse des prix donc une crise. La crise a été surmontée grâce à de nouveaux « produits nouveaux » mais utilisant parfois d’autres équipements de production. Le succès des nouveaux produits a généré une pénurie……réglée comme la précédente…..La première période de pénurie dans les composants électroniques que j’ai connue (je travaillais chez Texas Instruments où furent inventées les puces) commença en 1965 et fut suivit par une période de surcapacité…..
François Francis Bus auteur du livre « A l’époque où les puces font leurs lois »

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