La Russie accélère le déploiement de son « Splinternet »

Petit à petit, la Russie isole son Internet du reste du monde. La guerre en Ukraine marque un tournant dans cette transition.

Freepix, montage L’actualité

Au cours des derniers jours, le gouvernement de Vladimir Poutine a bloqué l’accès aux réseaux sociaux Facebook et Twitter sur son territoire, en plus d’exiger que les fournisseurs Internet locaux et les sites gouvernementaux soient tous hébergés localement, et que l’infrastructure Internet pour y accéder soit sous contrôle russe.

Ces mesures précipitées par la guerre en Ukraine s’inscrivent dans la quête de souveraineté numérique amorcée depuis plusieurs années en Russie. L’objectif de cette quête est double : atteindre une indépendance technologique par rapport aux autres pays (pour des raisons de compétitivité, mais aussi de sécurité) et contrôler le contenu accessible sur Internet.

Cette transformation de l’Internet russe représente ce que certains appellent un « Splinternet » (un mot-valise réunissant le verbe to splinter, qui signifie « fragmenter », et Internet), où les règles et la technologie au cœur d’Internet varient selon les pays et les régions. Le concept n’est pas unique à la Russie. La Chine, avec ses propres géants du Web et son grand pare-feu, a déjà elle aussi un Internet parallèle.

« Le conflit armé en Europe éloigne le monde encore plus de l’idée qu’Internet est un royaume ouvert et universel », se désole dans un texte d’opinion Scott Malcomson, auteur du livre Splinternet : How Geopolitics and Commerce Are Fragmenting the World Wide Web (Splinternet : comment la géopolitique et le commerce sont en train de fragmenter le Web), publié en 2016.

Une coupure complète de l’Internet russe peu probable

Il est toujours difficile de prédire les actions de Vladimir Poutine, et certains observateurs se demandent si la Russie ne serait pas sur le point de carrément couper son Internet du reste du monde, le limitant ainsi aux sites et aux services russes.

Pour Alena Epifanova, chercheuse au Conseil allemand sur les relations étrangères et coauteure d’une analyse sur la quête de la souveraineté numérique de la Russie, une telle coupure est peu probable. « L’économie russe est déjà sérieusement atteinte par la guerre, et bloquer Internet lui porterait un autre grand coup », affirme-t-elle en entrevue avec L’actualité.

Peu probable, mais pas impossible, tempère toutefois la chercheuse spécialiste des politiques Internet en Russie. « Malheureusement, on assiste à une crise majeure, alors on ne peut exclure cette possibilité. Vladimir Poutine veut faire tout ce qui est en son pouvoir pour contrôler l’information », rappelle-t-elle.

Pour les habitants de la Russie, une telle coupure limiterait encore plus la possibilité de s’informer auprès de sources internationales ou indépendantes.

Une autonomie technologique impossible à atteindre

L’autre objectif de la Russie dans sa quête d’autonomie numérique, celui d’être doté d’une infrastructure Internet autonome, sera quant à lui plus difficile à atteindre.

« La mainmise occidentale sur certaines technologies, tout particulièrement les microprocesseurs, limite les possibilités de la Russie », estime Alena Epifanova. La Russie pourrait se tourner vers certaines technologies chinoises pour compenser, « mais il est difficile de trouver des fournisseurs qui sont complètement indépendants des États-Unis », ajoute-t-elle. La moitié des appareils utilisés par le plus grand fabricant chinois de microprocesseurs, SMIC, proviendraient par exemple d’entreprises américaines.  

La secrétaire au Commerce des États-Unis, Gina Raimondo, a d’ailleurs mis en garde les entreprises chinoises cette semaine : celles qui défieront les sanctions américaines en fournissant des technologies avancées aux Russes pourraient se faire couper l’accès aux équipements américains.

Même si l’indépendance complète est irréalisable, la motivation de Vladimir Poutine à s’isoler le plus possible technologiquement sera sans doute renouvelée par les sanctions technologiques imposées à son pays, entre autres par l’Europe et les États-Unis.

D’ailleurs, la fin de l’invasion russe en Ukraine n’entraînera probablement pas le retour du Web en Russie tel qu’il était avant la guerre, croit Alena Epifanova. « Vladimir Poutine ne se bat pas que contre l’Occident en ce moment, explique-t-elle. Il se bat aussi contre son peuple. Le contrôle du Web est essentiel pour cette autre guerre. Je crois que les politiques entourant Internet ne changeront pas tant qu’il n’y aura pas de nouveau régime en place. »

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C’est certain que le dictateur Poutine va tout faire pour filtrer l’accès à internet et pour isoler le peuple russe sinon sa dictature serait rapidement en danger. Toutes les dictatures ont contrôlé l’information dans leurs pays respectifs, c’est le seul moyen de mâter le peuple et de le souder derrière son chef.

Reste à voir si on pourrait contourner cette isolation via des satellites d’information que les Russes pourraient consulter pour avoir une information moins «filtrée». «Les sanglots longs des violons de l’automne…»