La tragique histoire du premier ordinateur

Oublié et négligé pendant un demi-siècle, le premier ordinateur de l’histoire est enfin exposé au public.

ENIAC, le premier ordinateur de l'histoire.
ENIAC, le premier ordinateur de l’histoire. Crédit : Armée américaine

Entre les canons, mortiers et autres obus exposés au Fort Still Field Artiellery Museum, en Oklahoma, se trouve depuis peu une pièce unique qui confère à l’endroit le statut de lieu saint technologique : le Electronic Numerical Integrator and Computer. Ou, dit plus simplement, ENIAC, le premier ordinateur de l’histoire.
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L’appareil de 30 tonnes, construit par l’armée américaine au cours des années 1940 afin de calculer la trajectoire des tirs d’artillerie, est un véritable monstre. Ses 42 panneaux de neuf pieds de haut comptent un total de 19 000 lampes, qui lui confèrent une puissance de calcul astronomique — pour l’époque — de 5 000 opérations par secondes.

L’histoire de cet artéfact inestimable, l’ancêtre du téléphone intelligent qui se trouve dans votre poche, est tragique. Il s’en est même fallu de peu pour que l’appareil soit perdu à jamais.

L’assemblage d’ENIAC a débuté au cours de la Deuxième Guerre mondiale, mais l’Allemagne et le Japon avaient déjà capitulé lorsque ses lumières ont clignoté pour la première fois, en novembre 1945. Heureusement pour lui, la guerre froide qui a suivi lui a fourni amplement de travail : ses circuits ont notamment contribué à la mise au point de la première bombe à hydrogène.

Malgré de nombreuses modifications et améliorations au fil des ans, ENIAC a rapidement été dépassé. Le 2 octobre 1955, après 80 223 heures de loyaux services, on a débranché puis démantelé l’ordinateur.

Les 42 panneaux de l’appareil, pesant 900 livres chacun, ont été séparés. Quelques-uns ont abouti entre les mains de gardiens consciencieux, dont l’Université du Michigan et l’Université de Pennsylvanie, mais la plupart ont été dispersés dans des entrepôts de l’armée américaine, puis oubliés.

En 2006, l’homme d’affaires et milliardaire américain Ross Perot a eu la lubie de décorer le siège social de son entreprise avec des vestiges de l’ère informatique. Son équipe, estimant que des composantes du premier ordinateur de l’histoire satisferaient la démesure de leur patron, s’est mise sur les traces d’ENIAC. Or, celles-ci étaient pratiquement effacées.

Libby Craft, la personne responsable de la traque, a été découragée par la désorganisation des entrepôts de l’armée américaine, où les soldats ont tenu les registres avec peu de rigueur. «Lorsqu’ils manquaient d’espace, ils regardaient cette masse de métal dont ils ne savaient rien, puis s’en débarrassaient», a-t-elle raconté à Wired.

Un indice a conduit la femme au Fort Still Field Artiellery Museum, où le conservateur de l’époque fut surpris de découvrir huit immenses panneaux métalliques rongés par la rouille dans des caisses de bois : les vestiges d’ENIAC.

Cette collection — la plus importante connue à ce jour — a été prêtée à Ross Perot, sous condition que celui-ci lui redonne son lustre d’antan.

Un employé remplace une lampe endommagée. Crédit: Armée américaine.
Un employé remplace une lampe endommagée. Crédit : Armée américaine

Hélas ! l’un des panneaux était trop endommagé par l’eau pour être restauré, et les sept restants ne suffisaient pas à faire renaître ENIAC. Pour que celui-ci fonctionne à nouveau, il aurait besoin de ses 42 panneaux.

N’empêche. On a retiré la rouille, ajouté une nouvelle couche de peinture et soudé quelque 600 nouvelles lampes. Un détecteur de mouvement a même été installé afin que les lumières d’ENIAC clignotent aléatoirement à l’approche d’une personne.

ENIAC a trôné pendant sept ans dans les bureaux du milliardaire, pour le plaisir exclusif de ses prestigieux visiteurs. Heureusement, à l’automne dernier, on a retourné l’ordinateur au Fort Still Artillery Museum, où il est depuis exposé au grand public. «Nous avons eu la visite de personnes qui ont parcouru une distance considérable pour le voir», raconte par courriel le conservateur actuel du musée, Gordon Blaker.

Vous aussi souhaitez observer ENIAC ? Dépêchez-vous, car il semble à nouveau menacé. Ses lumières ont cessé de clignoter quelques mois après son arrivée au musée, et le conservateur envisage désormais de le «déplacer» pour faire place à une nouvelle exposition.

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L’ENIAC, tel qu’il est exposé au Fort Still Artillery Museum. – Photo : Rod Roadruck
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3 commentaires
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Je suis curieux. Pourquoi les appareils anglais servant à déchiffrer Enigma ainsi que les ordinateurs servant à calculer des probabilités de tirs dans les sous-marins américains ne seraient pas les premiers ordinateurs?

En fait, cela dépend de ce que l’on défini comme « premier ». Eniac et Colossus (l’appareil anglais dont vous parlez) sont parmi les premiers ordinateurs électroniques. En fait, l’un et l’autre ne répondent même pas à ce que l’on entend par ordinateur. Eniac était un calculateur non-programmable qui n’était même pas en base binaire et était incapable de faire des multiplications autrement que comme une suite répétitive d’additions. Colossus ne faisait aucun calcul et n’était pas non plus programmable. En fait, dans la catégorie des calculateurs électronique, c’est l’ordinateur Atanasoff–Berry de 1942 qui a été considéré légalement comme le premier ordinateur dans une poursuite en brevets. Il précede Colossus.

Merci. Je me doutais effectivement que c’était plutôt des calculateurs « simples ».