L’art de faire revivre les films québécois

Restaurer nos longs métrages pour leur donner une seconde vie est un véritable travail de moine, à la fine pointe de la technologie. Et le chantier est loin d’être terminé.

De gauche à droite : Des images restaurées du premier long métrage d’André Forcier, Le retour de l’Immaculée Conception, et du film Maelström, de Denis Villeneuve.(Photos : Éléphant, mémoire du cinéma québécois)

Dans un local sombre des studios MELS au Technopôle Angus, à Montréal, John Montegut montre du doigt une ligne dans les cheveux d’un personnage à l’écran d’un des nombreux ordinateurs de la salle. « Il s’agit d’une égratignure sur la pellicule du film, il va falloir l’effacer à la main », dit-il.

Armé de sa souris, le gestionnaire de projet chez MELS la camoufle assez grossièrement, dans son logiciel, avec une brosse numérique. Des algorithmes qu’il a lui-même conçus analysent alors le mouvement et les images précédentes, puis remplacent avec précision les pixels blancs par les pixels qui auraient dû s’y trouver sans l’égratignure. Quand il fait rejouer l’extrait à 24 images par seconde, on n’y voit que du feu.

Le film à l’écran est Le retour de l’Immaculée Conception, premier long métrage du réalisateur André Forcier, tourné sur pellicule 16 mm de 1967 à 1971. À moins d’avoir assisté à une rare projection à la Cinémathèque québécoise, vous ne l’avez probablement jamais vu. Il n’est jamais sorti en DVD ni même en VHS. En septembre, ce classique du cinéma québécois sera finalement accessible à tous, en location sur illico et l’application Apple TV.

Le retour de l’Immaculée Conception est l’un des quelque 250 films numérisés et restaurés du catalogue Éléphant, un vaste chantier philanthropique lancé il y aura bientôt 15 ans et financé par Québecor. Sans Éléphant, seulement une poignée de longs métrages de fiction québécois d’avant l’ère numérique seraient aujourd’hui offerts en location sur le câble et les plateformes en ligne, soit ceux de l’Office national du film (ONF), les quelques numérisations effectuées par les maisons de production elles-mêmes et les films restaurés grâce à un budget ponctuel. Téléfilm Canada a, par exemple, subventionné la remise à neuf de La moitié gauche du frigo, de Philippe Falardeau, à l’occasion du Festival du nouveau cinéma 2021.

« Les versions DVD ne sont plus d’une qualité suffisante pour les plateformes, et restaurer nous-mêmes les films coûterait généralement trop cher », explique Roger Frappier. Certaines œuvres phares qu’il a produites, comme Un zoo la nuit, de Jean-Claude Lauzon, Maelström, de Denis Villeneuve, et Jésus de Montréal, de Denys Arcand, ont été restaurées par Éléphant, tout comme d’autres films moins connus, tel L’Infonie inachevée, qu’il a lui-même réalisé.

Numériser un film (passer de la pellicule à un ordinateur) et le restaurer (lui administrer une cure de jeunesse) est un long processus, qui peut durer de six mois à deux ans. Selon l’entente entre Éléphant et les ayants droit, Québecor conserve les droits canadiens de location numérique en échange du travail (la quasi-totalité des revenus sont cependant remis à différentes associations du milieu du cinéma), mais pas les droits internationaux pour la diffusion à l’étranger.

L’obtention des droits, la première étape du processus, peut parfois être difficile. « L’entreprise qui les détenait a peut-être fait faillite et il faut déterminer qui les a rachetés », mentionne Dominique Dugas, directeur général d’Éléphant. Identifier les artisans du film, qui recevront des redevances lors des locations, peut aussi être long et complexe. C’est pour cette raison, par exemple, qu’Eldorado, de Charles Binamé, n’a toujours pas été restauré, même s’il est l’un des films le plus fréquemment demandés par le public.

Il faut ensuite retrouver la meilleure copie possible, généralement un négatif original entreposé à la Cinémathèque québécoise. Parfois, l’équipe doit cependant recourir à de moins bonnes versions, qui ont notamment déjà été projetées en salle.

« Quand notre laboratoire reçoit les bobines, on doit les inspecter, pour s’assurer entre autres que les colles utilisées pour le montage ont tenu », souligne John Montegut. Le film peut alors être numérisé dans un appareil conçu à cet effet, une image à la fois, à une résolution 4K.

« L’image sur le négatif n’est pas étalonnée, c’est donc ce qu’on va faire ensuite, idéalement avec des gens qui ont collaboré au film, comme la personne responsable de la direction de la photographie », poursuit John Montegut. En comparant avec une copie de projection originale, l’équipe tente de reproduire le style artistique du film en recréant son étalonnage (traitement des couleurs, niveau des contrastes, etc.). 

C’est à partir de là que les restaurateurs peuvent s’attaquer à la qualité de l’image. « On a mis au point des techniques pour corriger automatiquement les imperfections, par exemple en détectant les poussières sur la pellicule », explique John Montegut. Le processus n’est toutefois pas parfait et doit être revu, image par image. « Les serveurs travaillent toute la nuit sur une à trois minutes de film environ. Le lendemain, je passe ma journée à vérifier ce qui a été fait et à corriger manuellement les imperfections trop grosses pour le traitement automatique », précise Samuel Eteneau, technicien en restauration d’images chez MELS.

Outre les poussières et les égratignures, l’équipe doit aussi effacer les marques de colle entre les plans, stabiliser l’image, ajuster les variations lumineuses, corriger les fuites de lumière qui ont créé des effets orangés sur le bord de l’image, entre autres interventions.

Numériser et restaurer un film est un long processus, qui peut durer de six mois à deux ans.

« Notre coffre à outils a beaucoup évolué au cours des premières années, mais on a un peu atteint un plateau avec les technologies traditionnelles », estime John Montegut. Celui-ci s’intéresse donc désormais à l’intelligence artificielle pour continuer d’améliorer le travail. « On a testé par exemple des algorithmes de colorisation automatique. C’est prometteur, mais on n’est pas encore rendus là », note-t-il.

La restauration visuelle peut demander 80 heures pour un long métrage bien entretenu (comme Le sphinx, de Louis Saia), mais plus de 350 heures pour un film moins bien préservé, comme Le retour de l’Immaculée Conception. Le son a aussi droit à un tel traitement. « On essaie surtout d’améliorer l’intelligibilité », affirme Dominique Dugas.

Tant pour la vidéo que pour l’audio, l’équipe tente de respecter l’œuvre originale. « On ne veut pas la dénaturer », précise le directeur général d’Éléphant. Le grain de l’image, qui confère une facture visuelle unique à chaque film, sera ainsi conservé le plus fidèlement possible. « Il faut éviter de faire comme avec Star Wars et que la version restaurée n’ait plus l’air de son époque », dit John Montegut en faisant référence à la célèbre superproduction de George Lucas, citée par presque tous les experts interrogés comme un exemple à ne pas suivre. 

Quand Robert Favreau a réalisé Nelligan, à l’aube des années 1990, certaines scènes de son film, tournées à la chandelle, étaient particulièrement sombres. « Mais je n’aurais pas voulu qu’on augmente la luminosité à la restauration », illustre le cinéaste, ajoutant que de petites retouches sont toutefois acceptables.

Éléphant restaure en moyenne 7 films par année depuis environ cinq ans, soit un rythme plus lent qu’à ses débuts (20 par an). « La qualité actuelle des numérisations et restaurations est beaucoup plus grande qu’au lancement du projet, alors ça demande plus de temps et plus d’argent », note Dominique Dugas. Malheureusement, il reste plus de 500 longs métrages québécois commerciaux à numériser, selon son évaluation. Et ça n’inclut pas les autres types d’œuvres qui ne sont pas de son ressort, comme les documentaires, les vidéoclips ou les films dits indépendants, telles les œuvres plus expérimentales (la Cinémathèque québécoise en restaure une cinquantaine présentement). 

« Il faudrait que le gouvernement du Québec mette sur pied un programme allouant des fonds pour la numérisation », estime Roger Frappier. Les chantiers actuels comme Éléphant nous permettent de redécouvrir une partie de notre patrimoine, mais au rythme où cela avance, notre mémoire cinématographique risque d’être sélective encore très longtemps.

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