Le conte apprivoise la baladodiffusion

Que reste-t-il du conte si on lui retire sa performance devant un public ? Voilà l’une des questions auxquelles le collectif de conteurs La Quadrature tente de répondre dans la série de balados Contes indociles

Photo : Oscar Aguire

L’auteure et narratrice du conte Filles de Cassandre Céline Jantet a l’habitude des planches. Elle n’a toutefois pas raconté sa plus récente création devant un public, mais plutôt à un microphone. « C’est un travail d’exploration », explique la conteuse. Filles de Cassandre, qui suit cinq femmes dans un monde dystopique où la procréation est interdite, est l’un des quatre balados publiés par le groupe La Quadrature au cours des derniers mois, avec gpeur.com, La femme sage et Conte de pub.

Chaque fois, les conteurs de La Quadrature expérimentent avec le fond et la forme pour comprendre la place que pourrait occuper le conte dans ce nouveau média. « On essaie d’actualiser un art millénaire », résume le conteur Paul Bradley, auteur de gpeur.com. Le groupe n’est d’ailleurs pas le seul à avoir adopté la baladodiffusion. Le conteur français Achille Grimaud crée lui aussi des contes numériques, avec son balado Compagnons de la peur.

Le média offre après tout un attrait évident pour les conteurs. La forme, le ton, la durée peuvent s’adapter aux besoins des histoires. La baladodiffusion conserve également l’oralité du conte, et permet de faire perdurer une création, même quand son auteur cesse de le raconter.

La conteuse Céline Jantet de La Quadrature avant une présentation devant public de son balado Filles de Cassandre. Photo : Oscar Aguirre.

Alors que la forme choisie par Achille Grimaud rappelle presque le radio-théâtre avec ses nombreux dialogues, celle des premiers contes de La Quadrature est plus près de l’image qu’on se fait de l’expérience traditionnelle au Québec, où le narrateur occupe une place prépondérante. Son rôle varie toutefois d’un récit à l’autre.

Dans gpeur.com, le narrateur est un personnage du conte, tandis que dans La femme sage, la narratrice raconte son histoire. « Avec Filles de Cassandre, on voulait retrouver la sensation où le conteur est avec nous », poursuit Céline Jantet. Avec des écouteurs, la conteuse semble en effet parler à l’oreille de l’auditeur.

« On a essayé toutes sortes de méthodes d’enregistrement pour positionner le narrateur », précise Étienne Legast, concepteur sonore des Filles de Cassandre. L’équipe a finalement opté pour un montage binaural, où les sons proviennent de partout autour de celui qui écoute. Les yeux fermés, on a l’impression que la narratrice est avec nous et qu’elle nous raconte une histoire.

Plusieurs questions à répondre

Le type de narration n’est que l’un des nombreux éléments que La Quadrature souhaite explorer avec ses Contes indociles. Le groupe veut aussi réfléchir aux sortes d’histoires qui peuvent être racontées par ce nouveau média. « Le conte est varié. Maintenant, on se demande ce qui se transmet bien pendant un trajet en voiture ou une visite à l’épicerie », illustre Paul Bradley.

« Tu ne dis pas la même chose à une assemblée ou à une personne seule », ajoute pour sa part Céline Jantet. « Notre but n’est toutefois pas de définir ce que devrait être le conte contemporain en baladodiffusion », souligne la conteuse. « On est dans un esprit de défrichage. On veut trouver des réponses pour nous, mais on ne veut pas les imposer. »

La Quadrature se penche également sur l’utilisation du son. « L’exercice nous demande de scénariser d’une manière différente, plus précise. On doit penser aux couches de voix et à la part des sons dans l’histoire », poursuit Bradley.

Le son occupe d’ailleurs une grande place dans Filles de Cassandre, publié avec Conte de pub plus tôt cette semaine. Grâce aux enregistrements binauraux, l’auditeur se sent présent lorsque les personnages du conte sont dans un bar ou qu’elles longent une rivière. « Dans nos prochains balados, nous voulons explorer encore plus comment le son peut influencer notre écriture », note Céline Jantet.

Pour Paul Bradley, une autre piste de recherche à venir concerne le processus de création lui-même. « Avec la baladodiffusion, on perd de la souplesse du conte », explique-t-il. Non seulement le conteur ne peut adapter son histoire au public devant lui, mais la présence de comédiens et d’habillages sonores complexifie la création. « On veut voir s’il n’y aurait pas de nouveaux processus qui pourraient donner de la flexibilité au conte en baladodiffusion », note-t-il.

Après le renouveau du conte au Québec à la fin des années 1990 et au début des années 2000, reste à voir si la baladodiffusion marquera maintenant un nouvel essor pour le genre.

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie