Le CUSM accouche de nouveaux simulateurs

Les simulateurs médicaux, autrefois réservés aux étudiants, font leur entrée dans les hôpitaux universitaires. Et le Centre universitaire de santé McGill se lance en grand dans l’aventure.

Photo : Maxime Johnson.

La femme enceinte devant moi est sur le point d’accoucher. Mes instructions sont simples : attendre que le la tête du bébé apparaisse, qu’elle se retourne et ensuite entrer une main sous le cou pour l’aider à sortir. Quand la mère pousse un cri à cause d’une contraction, je lui prends le bras et le ventre par réflexe. « Ne me touchez pas ! » lance le mannequin sur un ton exaspéré. Aucune vie n’est entre mes mains, mais mon cœur bat à toute vitesse.

Le chroniqueur techno de L’actualité Maxime Johnson pratique un accouchement avec le simulateur Lucina. Photo : Janie Mercky.

Lucina est l’un des nombreux simulateurs médicaux créés à Montréal par CAE Santé. Elle peut accoucher d’un bébé de différentes façons (en siège, par exemple) et reproduire des dizaines de symptômes variés, pour indiquer un problème nerveux, un saignement postpartum et beaucoup plus. Le personnel médical s’en sert pour pratiquer des accouchements normaux, mais aussi des difficiles.

« Plusieurs recherches ont démontré l’efficacité de l’entrainement à l’aide de simulations dans le domaine de la santé, note la a directrice de l’enseignement au Centre universitaire de santé McGill (CUSM), Dre Elene Khalil. C’est pour cette raison que ça a été intégré dans les curriculums d’enseignement de presque toutes les écoles de médecine et de sciences infirmières. »

Les simulateurs sont plus pratiques que les cadavres (moins fréquents qu’auparavant, mais toujours présents). Ils sont également plus conviviaux pour les patients atteints de troubles rares, qui voient passer à la chaîne des résidents pour étudier leur cas.

Photo : Maxime Johnson.

L’utilisation de ces mannequins est à la hausse en dehors des établissements scolaires. « Depuis la dernière année, les hôpitaux se dotent de plus en plus de centres de simulation », observe Marc Parent.

C’est ce que souhaite accomplir le CUSM, avec la mise en place du Réseau de formation interprofessionnelle et de simulation, un projet qui pourra être réalisé grâce à une campagne de financement de 10 millions lancée la semaine dernière à Montréal. On ignore encore quels simulateurs seront achetés pour le centre hospitalier, mais ce ne sont pas les choix qui manquent, des mannequins nouveau-nés à ceux pour pratiquer les échographies. Le prix varie d’un modèle à l’autre et d’une configuration à l’autre, mais ceux-ci sont généralement vendus de 50 000 dollars à 70 000 dollars environ.

Grâce à ce réseau, le personnel établi pourra aussi utiliser ces simulateurs. « Nos équipes travaillent ensemble, elles doivent aussi s’entraîner ensemble », croit la Dre Elene Khalil. La chose était déjà possible, mais le personnel devait jusqu’ici se déplacer dans un établissement du centre-ville de Montréal, ce qui s’avérait compliqué dans un contexte hospitalier. Le projet du CUSM devrait permettre d’avoir un centre de simulation sur place à l’hôpital, mais aussi d’utiliser les mannequins à même les salles d’opération.

Les équipes pourront ainsi revoir les différentes étapes d’une opération et pratiquer leur communication. « Ça permet aussi au personnel de voir si tout l’équipement nécessaire est au bon endroit », illustre la Dre Khalil.

« Le personnel peut répéter un scénario maintes et maintes fois jusqu’à ce qu’il soit parfaitement à l’aise », explique Marc Parent, PDG de CAE, une entreprise surtout connue pour ses simulateurs en aviation, mais qui a également vendu 14 000 simulateurs médicaux dans le monde au cours de la dernière décennie. Pour lui, les parallèles entre l’aviation et la médecine sont nombreux.

« Quand je rencontre un pilote qui a connu un problème grave comme une panne de moteur, il me dit souvent la même chose : ma main bougeait avant que ma tête comprenne ce qui se passait », raconte-t-il. En aviation, les milliers d’heures en simulateur à affronter les dangers les plus rares permettent de mieux réagir en plein vol lorsqu’un problème survient. « Le même principe s’applique en médecine », ajoute Marc Parent.

Une technologie en constante évolution

Photo : Maxime Johnson.

Les simulateurs médicaux évoluent à grande vitesse. Plusieurs modèles de CAE Santé présentés à l’occasion du lancement de la campagne de financement du CUSM utilisent notamment des lunettes de réalité augmentée Hololens 2, qui ne sont sur le marché que depuis quelques mois.

Celles-ci permettent par exemple de voir les os du bassin de la mère et les épaules du bébé dans le ventre de Lucina lors d’une dystocie des épaules, où l’accouchement bloque après la sortie de la tête.

Le personnel peut interagir avec les hologrammes devant leurs yeux d’une façon qui était impensable il y a un an à peine. Il peut maintenant prendre un cœur virtuel, en l’ouvrant avec ses mains et en le montrant aux autres membres de l’équipe autour du mannequin, aussi dotés d’un casque de réalité augmentée. « Et ce n’est qu’un début. En réalité augmentée, on est à l’équivalent de l’ère des vieux téléphones Nokia par rapport aux téléphones intelligents », estime Sylvain Beaudry, directeur responsable des alliances stratégiques et du développement des affaires chez CAE Santé.

Photo : Maxime Johnson.

La réalité virtuelle n’est qu’un seul des éléments où les simulateurs s’améliorent. De génération en génération, les mannequins acquièrent aussi de plus en plus de capteurs. Le mannequin Vimedix pour la gynécologie et l’obstétrique est par exemple capable de dire au médecin si ce dernier lui fait mal lors de l’insertion d’une sonde transvaginale. Des capteurs RFID dans un bébé et un petit haut-parleur au bout d’un stéthoscope permettent quant à eux d’entendre sa respiration plutôt que le bruit des différents moteurs que l’on retrouve dans le mannequin.

Pour la directrice de l’enseignement au CUSM, ces améliorations devraient permettre d’augmenter l’utilisation des simulateurs avec le temps dans les hôpitaux universitaires. « Je pense que la simulation va avoir un très grand rôle dans l’évaluation des résidents », prévoit-elle. « Peut-être que nos curriculums vont exiger qu’un médecin soit capable d’effectuer une procédure sans erreur 30 fois sur un mannequin, par exemple » ajoute la Dre Elene Khalil.

C’est d’ailleurs ce sur quoi mise Marc Parent. La division santé de CAE ne génère que 5 % de ses revenus, mais le PDG est convaincu que celle-ci contribuera éventuellement d’une façon significative à l’entreprise. « L’industrie de la simulation en santé est où l’aviation était il y a 30 ou 40 ans », estime-t-il.

« Avant, pour pratiquer une panne de moteur, tu devais éteindre un moteur en plein vol après le décollage. Ce serait impensable de faire ça aujourd’hui », poursuit le PDG de CAE. Plus les simulateurs médicaux s’amélioreront, plus ceux-ci risquent à leur tour de devenir incontournables, tant dans les écoles que dans les hôpitaux.

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