Le jour où les espions canadiens se sont intéressés à Anonymous

En 2012, le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) a cherché à savoir si Anonymous avait réellement l’intention de s’en prendre au réseau électrique. 

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Le 21 février 2012, le Wall Street Journal a révélé l’inquiétude dont avait fait part le général Keith Alexander, alors directeur de la National Security Agency (NSA), à de hauts fonctionnaires de la Maison-Blanche. Il craignait que le groupe «hacktiviste» Anonymous «puisse avoir la capacité, d’ici un an ou deux, de provoquer une panne de courant limitée».

Ces allégations, qui seraient plus tard qualifiées d’alarmistes, ont eu des répercussions jusqu’au Canada. Au printemps de la même année, la spécialiste en piratage informatique Gabriella Coleman s’est rendue dans la banlieue d’Ottawa sur invitation du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS). Pour l’agence, Gabriella Coleman représentait un atout unique, puisqu’elle avait passé «plus de temps devant [son] écran d’ordinateur à “chatter” avec des membres d’Anonymous que toute autre personne étrangère au collectif, à part peut-être les informateurs», selon les propres mots de l’intéressée.

Paralysée d’appréhension, et encore plus anxieuse de dévoiler des détails qu’elle aurait préféré taire, Gabriella Coleman s’est vite rendu compte que la quarantaine d’espions canadiens venus à sa rencontre avaient un but autre que celui d’écouter son exposé: le SCRS souhaitait savoir si, à la lumière des propos tenus par la NSA, Anonymous pouvait réellement avoir l’intention de s’en prendre au réseau électrique. «J’imagine que le Canada a été amené à s’intéresser de plus près à ce groupe énigmatique sous la pression de son voisin du Sud», a écrit Coleman — qui est aujourd’hui à la tête de la Chaire Wolfe en littératie scientifique et technologique de l’Université McGill — dans son journal d’enquête anthropologique Anonymous: Hacker, activiste, faussaire, mouchard, lanceur d’alerte (récemment publié en français).

Même si elle ne pouvait scruter tous les salons de discussion — d’autant qu’Anonymous ressemble à un labyrinthe générateur d’autres labyrinthes —, Coleman leur a alors répondu qu’aucun indice ne permettait de l’envisager. Anonymous, qui ne défend ni philosophie ni programme politique clair, n’avait même jamais appelé à perpétrer ce genre d’attaques. «D’ailleurs, le moindre projet d’action radicale, y compris la divulgation de données privées touchant des policiers hostiles, suscite de houleux débats moraux.»

À ses interlocuteurs de l’agence du renseignement, elle a résumé l’état d’esprit d’Anonymous, à cheval entre l’humour noir (le lulz, terme dérivé de lol) et l’irrévérence, par un trait d’esprit qu’un Anon (membre du collectif) avait partagé dans la foulée des accusations de la NSA.

«C’est vrai. Nous allons bel et bien foutre en l’air le réseau électrique. Nous saurons que nous avons réussi quand tout l’équipement dont nous avons eu besoin pour organiser la campagne sera devenu complètement inutilisable.»

Et Coleman de décrire le soulagement des agents du renseignement:

«Les postures se décontractent aussitôt. Le rire se fait de nouveau entendre chez les espions canadiens. J’ai vraiment l’impression que mon témoignage les a soulagés. Ils peuvent maintenant retourner à des affaires plus pressantes.»

Au cœur d’Anonymous se trouvent le maintien de l’anonymat, la libre circulation de l’information et la défense de la liberté d’expression – rien de plus normal pour un groupe né sur Internet. Mais ses préoccupations ne se limitent pas aux libertés civiles. Les membres ont participé à diverses campagnes au cours des dernières années, de la dénonciation de viols (notamment à Halifax) au soutien actif des militants du Printemps arabe, en 2011. Bref, l’eau a coulé sous les ponts depuis l’époque antérieure à 2008, où le nom d’Anonymous servait «presque exclusivement à ce qu’un Anon a qualifié de “salopage sur Internet” (Internet motherfuckery)».

«Il est pratiquement impossible de connaître à l’avance le moment et les motifs de la prochaine action d’Anonymous, pas plus qu’on ne peut prédire l’apparition d’un nouveau nœud, le succès d’une campagne et un changement d’orientation ou de stratégie en cours d’opération. C’est sans doute en raison de son comportement imprévisible qu’Anonymous fait si peur aux gouvernements et aux entreprises du monde entier», écrit Coleman dans son livre.

Son caractère imprévisible est également lié à la diversité des sensibilités qui coexistent au sein du dédale infini qu’est Anonymous. Le groupe repose sur le principe selon lequel n’importe qui peut revendiquer le nom d’Anonymous en toute légitimité, ce qui lui a permis de se répandre aux quatre coins du monde, devenant le visage populaire de l’agitation. La diversité de formes par lesquelles Anonymous se manifeste donne ainsi lieu à des guerres intestines, tant les réseaux et les sous-groupes sont nombreux et parfois en désaccord.

«La plupart d’entre nous sommes motivés par l’humour. C’est pourquoi il ne faut pas s’étonner de nos disputes fréquentes avec des groupes qui, tout en se réclamant d’Anonymous, n’ont plus nos bonnes grâces, comme […] les nouveaux Anons strictement militants d’Occupy Wall Street, les adeptes des théories du complot ou d’autres entités beaucoup trop sérieuses qui se parent de ce nom», a expliqué un conférencier d’Anonymous à une classe d’étudiants de Coleman.

L’auteure a fourni un exemple de ces désaccords: une campagne de protestation contre l’Accord commercial anticontrefaçon (ACTA), qui visait «la mise en place d’une réglementation d’envergure qui criminaliserait toute violation du droit d’auteur et inciterait les fournisseurs d’accès Internet à pister et à surveiller leurs clients en vue d’établir leur profil». La discussion entourant l’ACTA sur un canal IRC (Internet Relay Chat) a montré l’étendue des visions qui s’affrontent, d’autant qu’il y a au sein d’Anonymous un débat virulent sur la dimension éthique de l’attaque informatique par saturation. (La distributed denial-of-service (DDoS) est une tactique visant à bloquer l’accès à des serveurs Web en les submergeant de requêtes.) La question est de savoir si elle est un «acte de liberté d’expression ou un acte visant à priver autrui de ladite liberté». L’échange a aussi permis de mettre en valeur le processus peu commun par lequel un projet peut être décrété officiel: il suffit que quelqu’un le déclare comme tel et qu’assez de monde y soit favorable.

«Fin août 2010, un Anon s’exprimant sous le nom de golum (qui n’est pas son pseudo habituel) se connecte au forum et y annonce hardiment son intention de faire avancer le dossier en menant une attaque par saturation contre le site du bureau du représentant au commerce des États-Unis, ustr.gov, le 19 septembre à 21 heures HNE. […] L’annonce de golum suscite des questionnements chez beaucoup de participants.

[…] <matty> pourquoi si vite?
<golum> Parce que c’est un dimanche et que tout le monde aime les dimanches
<matty> mais encore… pourquoi si vite?
<golum> Parce que j’ai lancé un dé
<golum> Et qu’il est tombé sur 19
<golum> Je prédis que le 19 septembre les gens auront une prise de conscience
<golum> Fais-moi confiance. Le 19 septembre.
<fatalbert> fais-moi confiance à propos d’une date choisie sur un coup de dé

Même si tous les participants à la discussion rejettent violemment sa proposition, golum reste inflexible:

<golum> Peu importe. Écoutez, j’ai entendu tous vos arguments contre une attaque par saturation. Mais le fait est que nous devons les réveiller.
[…]
<golum> Je sais bien qu’une attaque par saturation pourrait nuire à notre cause.
<golum> Mais je crois que le jeu en vaut la chandelle.
<fatalbert> en ce qui me concerne, n’étant pas d’accord, je ne participerai pas à une attaque par saturation
<golum> Nous devons attirer l’attention
<+void> OMG C’EST ANONYMOUS, TOUT CE QU’ILS FONT C’EST DES ATTAQUES PAR SATURATION, OMGOMGOMGOMGOMG […]
<golum> Non.
<golum> matty, comment ça s’est passé ta prise de contact avec les politiciens?
<BamBam> Ouais, j’ai toujours haï les attaques par saturation
<golum> Écoutez. J’ai saisi tous les arguments, je voulais juste dire qu’on devrait le faire.
<golum> Nous ne sommes PAS en train de mener une attaque par saturation. C’est seulement dans 20 jours.
<golum> 20 jours, c’est long.

Quelques Anons énumèrent alors les risques juridiques d’une telle opération en soulignant le fait que le gouvernement des États-Unis n’est pas une cible comme les autres, puis jugent la discussion terminée. (Notons que leur évaluation des risques d’arrestation s’avérera juste: au moins 27 individus seront mis en accusation pour la série d’attaques par saturation qui suivra; d’autant qu’aux États-Unis, s’en prendre à quiconque un tant soit peu célèbre peut attirer de graves ennuis.)

<matty> c’est pas justin beiber, c’est le gouv américain bordel […]
<golum> SVP, tous, écoutez-moi quand je parle
<AnonLaw> Je vais bien me marrer quand tu iras en prison
<matty> je suis pas là pour le foutu lulz
<golum> C’est officiel. Commencez à vous préparer. »

Pour plus de détails, consultez le livre Anonymous: hacker, activiste, faussaire, mouchard, lanceur d’alerte (Lux Éditeur).

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2 commentaires
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Franchement Mme Coleman vous traitez les membres du service des renseignements d’espions? Vous laissez sous entendre qu’il n’y a aucune raison de s’inquiéter de ses pirates et criminels. Je suis heureux de voir au contraire, qu,il s’en préoccupe car c’est pour ça qu’il sont là! Je suis surpris de votre attitude vous qui enseigné au niveau universitaire… Si j’avais une recommandation à faire au service des renseignements c’est de ne plus vous écouter.