Le Web en voie d’extinction

Le Web n’est pas éternel. Des pages disparaissent constamment, emportant avec elles tout ce qui s’y trouve.

Blogue_vie numeriqueUne bonne vieille lettre livrée par un facteur. Voilà comment 50 000 personnes ont appris que leur site Web serait effacé par leur fournisseur de services, Telenor.

L’entreprise de télécoms norvégienne, qui souhaite se «concentrer sur des services plus modernes, tel le nuage», invitait ses clients à télécharger toutes leurs données avant qu’elles ne soient définitivement supprimées de ses serveurs, d’ici la fin du mois d’octobre dernier.

Or, ces pages, dont certaines remontaient à l’an 2000, utilisaient une architecture archaïque. Les remettre en ligne sur un autre serveur à partir des données brutes nécessiterait des connaissances informatiques qui échappent à la plupart des clients de Telenor.

Kay Olav Winther, 78 ans, a alimenté son site généalogique à temps partiel pendant des années. Aujourd’hui, son URL génère une «erreur 404». «Ce sont des mois de travail que j’ai perdus», a-t-il confié au quotidien norvégien Aftenposten.

Le sort des clients de Telenor peut vous laisser indifférent. Après tout, que représentent un vieux service Web 1.0 et son contenu amateur? Mais remplacez Telenor par YouTube, Dropbox ou Facebook, et votre réaction sera différente.

Imaginez la catastrophe. Vos vidéos, vos documents ou vos souvenirs qui s’effacent du jour au lendemain, sans possibilité de les récupérer. Impossible, dites-vous? Détrompez-vous.

Les entreprises ne conservent pas vos données pour vous; elles le font pour des raisons d’affaires. Ces mêmes raisons d’affaires peuvent mener à la fermeture d’un service ou même d’une entreprise en entier. Tant pis pour vous si l’unique copie de votre vidéo de mariage s’y trouve lorsque cela se produit.

Trop de gens perçoivent le Web comme un immense entrepôt virtuel où chaque objet ajouté y demeure pour toujours, s’inquiète l’archiviste Jason Scott. «C’est un mythe! Des pages disparaissent constamment, sans aucune notification.»

Une fois que quelque chose est effacé, bonne chance pour retrouver ne serait-ce qu’un indice de son existence. «Avec une feuille de papier brûlée, il nous reste au moins les cendres. En ligne, il n’y a rien.» Pour se protéger, la solution demeure de sauvegarder une copie de vos photos, vidéos, textes et autres fichiers importants sur un disque dur.

L’érosion constante de la Toile est telle qu’il n’existe pratiquement plus de traces des premières années du Web, une technologie qui n’a pourtant même pas 30 ans. Et plutôt que de s’améliorer, la situation se détériore. «Les sites sont plus fragmentés et plus éphémères que jamais», constate Jason Scott.

Soyons franc: personne — enfin, presque personne — ne s’ennuie de l’esthétique numérique de la bulle techno. Mais ce qui aujourd’hui semble avoir peu de valeur pourrait intéresser les historiens de demain.

Déjà en 1996, l’ingénieur informatique américain Brewster Kahle s’inquiétait de voir un pan entier de notre histoire technologique s’effriter ainsi. Pour le préserver, il a fondé l’organisme sans but lucratif Internet Archive. Depuis, un programme informatique parcourt le Web sans relâche afin d’archiver site après site après site.

«Nous estimons que tout est voué à disparaître, alors nous essayons d’en copier le plus possible», explique Jason Scott, qui travaille pour l’organisme. Chaque jour, plus de 15 téraoctets de données sont accumulés — soit 15 000 Go, ou environ 21 500 films. En une année, 5 pétaoctets — 5 000 000 Go, ou vraiment beaucoup de films. Et cela ne demeure malgré tout qu’une fraction du Web.

Toutes ces données sont accessibles au public grâce à la Wayback Machine. Entrez-y une adresse, et vous aurez accès à toutes les captures effectuées depuis 1996. Vous pouvez ainsi remonter dans le temps pour consulter le site de L’actualité en 1997 ou encore celui de Facebook en 2004 — qui s’appelait alors Thefacebook. Avertissement: c’est laid.

Thefacebook

Internet Archive n’évalue pas la valeur d’un site avant de le préserver. «Mieux vaut tout archiver maintenant et juger plus tard que d’apprendre à la dure que nous aurions dû sauvegarder quelque chose», affirme Jason Scott. On y trouve donc tout et n’importe quoi. Des sites d’informations. Des sites de bonne aventure. Des sites pornos. Et la fanpage que le chroniqueur à L’actualité Mathieu Charlebois a créée, à l’âge de 17 ans, en hommage au musicien Frank Zappa.

Pour le moment, la seule personne qui éprouve un quelconque plaisir à parcourir ce vieux site est Mathieu Charlebois lui-même, d’autant plus qu’il croyait jusqu’à tout récemment l’avoir effacée à jamais. Mais s’il devient un personnage marquant de l’histoire québécoise, cette page deviendra peut-être une mine d’information. J’ai bien dit peut-être.

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