Les boutiques d’applis d’Apple et de Google menacées (enfin)

Les boutiques d’applications mobiles comme l’App Store et Google Play sont attaquées de toutes parts. Leur survie dans leur forme actuelle semble de plus en plus improbable, estime notre chroniqueur techno.

Montage L'actualité

Pour offrir une application sur l’iPhone, qui représente plus de la moitié des ventes de téléphones intelligents au Canada, les développeurs doivent obligatoirement passer par la boutique App Store, et remettre généralement 30 % (ou 15 % dans le cas des petites entreprises) de leurs ventes à Apple. La marque à la pomme empoche ainsi des dizaines de milliards de dollars par année. Le son de cloche est légèrement différent du côté d’Android, où des applications peuvent être installées sans l’intermédiaire d’une boutique, mais là aussi, Google siphonne tous les ans des milliards de dollars à ses utilisateurs, même pour les logiciels et services proposés par d’autres entreprises. 

Le modèle est attaqué de toutes parts depuis plusieurs mois. L’Europe et les États-Unis ont notamment ouvert des enquêtes sur le sujet l’an dernier, et Epic, le créateur de Fortnite, a traîné Apple en justice aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Australie et, depuis cette semaine, en Europe. L’entreprise poursuit aussi Google aux États-Unis. 

L’argent est au cœur de la bataille, mais ce n’est pas la seule doléance qu’expriment certains développeurs contre ceux qui conçoivent les systèmes d’exploitation pour téléphones. 

En plus d’empocher une grosse partie des revenus de Spotify, Apple aurait, par exemple, profité de sa mainmise sur l’App Store pour faire mousser son propre service Apple Music tout en cachant son concurrent dans les résultats de recherches dans la boutique, selon une enquête du New York Times publiée en 2019.

D’après le service de courriel Hey, Apple aurait aussi abusé de sa position de gardien de l’App Store pour exiger que cette jeune entreprise offre des achats intégrés sur son application mobile

Un nouveau front dans cette lutte contre les boutiques d’applications s’est récemment ouvert : le front législatif. Le Sénat du Dakota du Nord a ainsi voté cette semaine sur le projet de loi SB 2333, qui voulait interdire à Apple et à Google l’imposition de leurs boutiques d’applications mobiles et de leurs services de paiement sur leurs téléphones intelligents dans cet État de l’Ouest américain.

Le projet de loi a été rejeté par les sénateurs. Ils ont accepté la défense d’Apple, pour qui la formule actuelle est nécessaire. Devant un comité sénatorial du Dakota du Nord, un ingénieur de l’entreprise avait affirmé mardi que le projet de loi SB 2333 menaçait « de détruire l’iPhone tel qu’on le connaît », et qu’il aurait nui au respect de la vie privée, à la sécurité et aux performances du téléphone. Permettre à d’autres entreprises de créer leurs propres boutiques d’applications pour l’iPhone annulerait aussi les efforts déployés par Apple pour empêcher les mauvaises applications d’être offertes aux propriétaires d’iPhone, selon cette dernière.

S’il y a un fond de vérité dans cette défense, des doutes subsistent. Les principales boutiques d’applications indépendantes sur les autres plateformes (les boutiques de jeux Steam et Epic Games sur Windows, notamment, ou l’Amazon Appstore sur Android) ne sont pas des repaires de logiciels malveillants pour autant. D’autres entreprises seraient capables de mettre sur pied des boutiques de qualité, et elles le feraient certainement pour une plus petite cote que le 30 % retenu par Apple (sur PC, Epic Games garde par exemple 12 % des revenus). 

Il faudra maintenant voir si les succès d’Apple et de Google au Dakota du Nord (qui s’expliquent en partie par le fait que le Sénat à majorité républicaine préfère faire confiance au libre marché plutôt que de réglementer les entreprises privées) se répéteront ailleurs, puisqu’un projet de loi semblable au SB 2333 est aussi proposé en Arizona et en Géorgie.

Et ce n’est là qu’un début, puisque ce projet de loi « clés en main » a été rédigé en grande partie par la Coalition for App Fairness (traduction libre : la Coalition pour l’équité dans les applications), qui regroupe des entreprises technologiques comme Spotify et Epic. Ce n’est probablement qu’une question de temps avant que la coalition parvienne à convaincre d’autres États ou d’autres pays de faire de même.                                                   

Apple et Google ont les moyens (et la motivation) de mener toutes ces batailles en même temps. Mais elles ne pourront pas toutes les gagner éternellement. Et lorsqu’il y aura une brèche, et qu’elles seront forcées d’ouvrir leurs plateformes sur un territoire, il sera très difficile de conserver le statu quo ailleurs dans le monde. L’App Store et Google Play survivront, mais les consommateurs auront aussi d’autres options. Ce n’est qu’une question de temps.