Les Mac auront un cœur d’iPhone

En abandonnant les microprocesseurs d’Intel dans ses Mac, Apple pourrait causer un véritable tremblement de terre dans le monde des ordinateurs. Notre chroniqueur techno Maxime Johnson explique. 

Crédit : L'actualité

Terminé, les puces Intel dans les Mac ! Après 15 ans de partenariat, Apple a annoncé lundi lors de sa conférence pour développeurs Apple Worldwide Developers Conference (WWDC) que l’entreprise allait dès la fin 2020 privilégier pour ses MacBook et iMac ses propres composantes, inspirées de celles dont sont déjà dotés ses iPhone et ses iPad. La transition, qui s’échelonnera sur deux ans, aura des répercussions sur les ordinateurs d’Apple, mais peut-être aussi sur ceux de ses concurrents. 

Un changement pour la performance, l’autonomie et le contrôle

Passer de processeurs Intel à des processeurs Apple représente plus qu’un simple changement de fournisseur. Les processeurs d’Intel (architecture x86) et ceux d’Apple (architecture ARM) sont basés sur des technologies différentes, avec lesquelles les logiciels n’interagissent pas de la même façon.

Si l’architecture x86 (lancée par Intel en 1978) domine toujours les marchés des ordinateurs et des centres de données, l’architecture ARM est désormais la plus populaire dans le monde, sa faible consommation énergétique l’ayant rendue très attrayante pour les milliards d’objets connectés vendus tous les ans — téléphones, haut-parleurs intelligents, bracelets d’entraînement, etc.

Les processeurs ARM étaient jusqu’à récemment peu puissants, mais le vent a tourné au cours de la dernière décennie. Les téléphones haut de gamme de l’année surclassent désormais bien des ordinateurs portatifs dans les tests de performance.

Apple a fait le pari que, une fois adaptées et optimisées pour un ordinateur et non pour un téléphone ou une tablette, ses puces (que l’entreprise nomme pour le moment Apple Silicon) seront à la fois plus performantes, moins chères et moins énergivores que celles d’Intel. Elles permettront ainsi de créer des Mac ayant une meilleure autonomie ou un design plus mince. En produisant ses propres puces, Apple pourra aussi dicter le rythme des innovations plutôt que s’adapter au calendrier d’Intel. Celles-ci pourront en plus offrir des fonctionnalités avancées, pour par exemple optimiser l’apprentissage machine ou le fonctionnement des caméras.  

Travail en vue pour les développeurs

Malheureusement, changer d’architecture de processeur est une tâche complexe, puisque les logiciels conçus pour l’une ne sont pas compatibles avec l’autre. Pour tirer le meilleur de leurs logiciels, les développeurs de logiciels Mac devront donc les adapter. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’Apple ne compte lancer ses premiers Mac avec processeurs ARM qu’à la fin de cette année.

La tâche ne sera pas insurmontable, et pourrait dans plusieurs cas être réglée en quelques jours, selon Apple. Mais certains logiciels, surtout ceux qui ne sont pas régulièrement mis à jour, ou dont le développement a cessé, pourraient ne pas être optimisés au moment du lancement des nouveaux Mac.

Notons toutefois que les ordinateurs seront pourvus d’un émulateur, Rosetta 2, capable de faire fonctionner les anciennes applications. Celles-ci seront cependant plus lentes et plus énergivores que celles qui auront été optimisées.

Des changements à prévoir pour les utilisateurs

L’abandon d’Intel aura forcément des conséquences pour les consommateurs. Les ordinateurs Mac devraient tout d’abord changer. Selon la direction qu’Apple décide de prendre, on peut s’attendre à de nouveaux designs, potentiellement plus minces, lorsque les premiers modèles seront dévoilés dans quelques mois. La firme à la pomme pourrait aussi choisir de conserver ses dimensions actuelles, mais d’augmenter l’autonomie de ses ordinateurs portatifs en y insérant de plus grandes batteries, par exemple.

Puisque Apple conçoit ses propres puces (qui sont ensuite fabriquées par l’entreprise taïwanaise TSMC), la marque à la pomme devrait aussi réaliser des économies. Une baisse des prix des ordinateurs Mac n’est toutefois pas forcément à prévoir, puisque Apple devrait plutôt en profiter pour augmenter sa marge de profit ou, plus probablement, investir davantage dans d’autres composantes afin de se démarquer des autres appareils sur le marché. 

Les nouveaux utilisateurs Mac doivent aussi s’attendre à un certain afflux de nouveaux logiciels, puisque adapter un logiciel iOS ou iPadOS pour qu’il fonctionne sur macOS sera plus simple qu’auparavant. 

L’avenir est plus incertain pour les propriétaires de Mac actuels. Les développeurs vont continuer d’offrir leurs logiciels pour qu’ils puissent être utilisés dans les millions de Mac déjà sur le marché, mais la situation pourrait se ternir lorsque la plupart des utilisateurs seront passés à un Mac avec processeur ARM et qu’Apple aura cessé de mettre ses vieux modèles à jour. Il faudra toutefois plusieurs années avant d’en arriver là.

Deux ans de transition

Apple dévoilera ses premiers Mac avec ses propres puces d’ici la fin de l’année, mais il faudra à l’entreprise deux ans pour remplacer les processeurs dans tous ses modèles. D’ailleurs, de nouveaux appareils avec composantes Intel seront aussi lancés pendant cette période de transition. Les acheteurs qui envisagent changer leur ordinateur au cours des prochains mois devront donc choisir entre la technologie éprouvée, ou celle d’avenir.

Selon l’analyste Ming-Chi Kuo, qui dévoile souvent des informations reliées à Apple plusieurs mois à l’avance, les premiers Mac avec ARM qui seront lancés à la fin de l’année seront le MacBook Pro de 13,3 pouces et un iMac avec un nouveau design.

Vers un effet boule de neige sur PC ?

Apple attire l’attention avec ses nouveaux Mac, mais l’entreprise n’est pas la première à lancer des ordinateurs dotés de composantes de téléphones intelligents. Plus tôt cette année, Microsoft a notamment mis en marché la Surface Pro X, une tablette Windows 2-en-1 équipée d’un processeur ARM conçu avec l’entreprise américaine Qualcomm. 

Les appareils Windows avec ARM sont toutefois encore rares, et la presse spécialisée leur ont réservé un accueil mitigé. Trop peu de logiciels ont été optimisés pour les nouveaux processeurs, ce qui mine leurs performances. Pour les développeurs logiciels Windows, le petit nombre de PC avec ARM sur le marché ne justifie en effet pas les investissements nécessaires pour adapter leurs produits. C’est le problème de l’œuf et de la poule.

L’annonce d’Apple pourrait évidemment changer la donne. Même si les parts de marché des Mac sont sous les 10 %, les changements adoptés par l’entreprise (abandon de ports, design, préférence marquée pour la minceur aux dépens de la réparabilité ou d’une très longue autonomie) sont souvent repris ensuite par le reste de l’industrie. 

Cet effet boule de neige à prévoir risque de rendre encore plus féroce la concurrence entre les fabricants d’ordinateurs. Au cours des prochaines années, ceux-ci auront en effet une étonnante variété de modèles à offrir. Et jamais les consommateurs n’auront eu autant de choix.

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J’aimerais apporter un petit complément d’information…

Les processeur ARM sont des processeurs à jeu d’instructions réduites (ARM signifie Advanced RISC Machine alors que RISC signifie Reduced Instruction Set Computing) qui disposent d’un très grand nombre de registres. Les processeurs X86 d’Intel sont les derniers d’une longue lignée de processeurs à instructions complexes (CISC: Complex Instruction Set Computing) qui font davantage d’opérations d’accès à la mémoire. Entre autres avantages, les architectures à registres comme les ARM sont plus rapides car elles accèdent moins à la mémoire dont l’accès est très lent comparativement aux accès rapides aux registres du processeur (https://bit.ly/37WNVV6).

Malgré ces avantages, il a fallu plus d’une décennie aux processeurs RISC pour s’imposer sur le plan commercial, surtout dans les téléphones intelligents. Cela était dû en grande partie à un manque de support logiciel au niveau des compilateurs qui devaient être conçus pour exploiter pleinement les très nombreux registres et optimiser le code produit. Un phénomène analogue existe (peut-être encore ??) au niveau des processeurs des consoles de jeu (véritable architecture de super-ordinateur) dont on peine à exploiter toute la puissance.

Je me questionne toutefois au niveau de la sécurité. Il existe des failles de sécurité majeures comme spectre et meltdown (https://bit.ly/3fJilN8) qui affecteraient à la fois les architectures CISC et RISC. J’imagine que les nouvelles puces d’Apple devraient corriger ces problèmes sérieux.

Enfin, il reste que toutes les applications Mac OS X devront être recompilées pour ces nouveaux processeurs ce qui RISQue (!) de poser des problèmes malgré les émulateurs.

Scientifiquement vôtre

Claude COULOMBE