«L’intelligence artificielle ne sera jamais artiste»

Des logiciels d’intelligence artificielle conçoivent régulièrement de l’art, comme de la musique, des peintures et des poèmes. Mais est-ce de l’art véritable?

Le tableau Portrait of Edmond Belamy a été réalisé à l'aide de techniques d'intelligence artificielle. Photo : Christies.

« L’intelligence artificielle ne sera jamais artiste ». Voilà le constat énoncé par Hugues Bersini, codirecteur de l’Institut de Recherches Interdisciplinaires et de Développement en Intelligence Artificielle (IRIDIA) de l’Université libre de Bruxelles, lors d’une conférence tenue la semaine dernière pour le lancement de la sixième édition du Printemps numérique de Montréal.

À une époque où parier contre l’intelligence artificielle est osé, l’affirmation a de quoi surprendre. Mais une œuvre conçue par un logiciel, aussi belle soit-elle, pourra difficilement être riche de sens, estime l’expert.

L’art par intelligence artificielle : des années 70 à aujourdhui

L’art par intelligence artificielle fait de plus en plus parler de lui, en grande partie grâce aux percées en apprentissage profond, mais le concept remonte à plusieurs décennies. Déjà, dans les années 1970, les peintures d’Harold Cohen, réalisées avec son logiciel AARON, pouvaient être observées au San Francisco Museum of Modern Art.

« Ce logiciel ne fonctionnait pas du tout par apprentissage. Aucun tableau n’a nourri une intelligence artificielle. Harold Cohen identifiait des règles de création artistique. Avec une pincée d’aléatoire, il était possible de générer des toiles. Il y avait ici une vraie composition de la part de l’informaticien », explique Hugues Bersini.

Hugues Bersini devant une peinture du logiciel AARON d’Harold Cohen (Photo: Printemps numérique)

Les intelligences artificielles modernes utilisent désormais de l’apprentissage machine pour produire leurs « créations ». Plusieurs techniques existent, mais le logiciel s’abreuve généralement d’une grande quantité d’œuvres pour ensuite reproduire quelque chose de similaire.

En 2016, des chercheurs du SONY CSL Research Lab ont créé à l’aide d’un logiciel deux chansons inspirées du style des Beatles. Daddy’s Car a été regardé plus de 2 millions de fois sur YouTube à ce jour.

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L’année dernière, le Portrait of Edmond Belamy (l’image au haut de ce billet) a été vendu 432 500 $ américains par la maison de ventes aux enchères Christies. Un collectif parisien a fourni 15 000 portraits différents du 14e au 20e siècle au logiciel derrière le tableau pour que celui-ci produise l’image.

Qu’est-ce que la création artistique?

Selon la philosophe britannique Margaret Boden, une création doit être « nouvelle, surprenante et riche de sens ». « C’est une notion qui s’adapte assez bien à la créativité artistique », estime Hugues Bersini.

Margaret Boden fait aussi la distinction entre deux sortes de créativité : celle dite exploratoire, un peu à la manière des compositions des intelligences artificielles qui s’inspirent des œuvres existantes, et la transformationnelle. « Ici, on sort des sentiers balisés. On arrive avec une proposition toute nouvelle », explique le chercheur.

Fontaine, de Marcel Duchamp.

Pour ce dernier, la définition de l’art a beaucoup évolué au fil des siècles. « Emmanuel Kant rapportait tout à l’œuvre elle-même. Mais depuis le début du 20e siècle, l’art fait de moins en moins abstraction de l’artiste et des conditions historiques », observe-t-il.

Les œuvres ne sont plus uniquement jugées sur leurs qualités intrinsèques. L’artiste et la réception du public sont également pris en compte. « Qu’aurait dit Kant devant l’urinoir de Duchamp? », s’interroge Hugues Bersini, faisant référence à Fontaine, la sculpture controversée de l’artiste français Marcel Duchamp où un urinoir commercial est simplement exposé.

« L’œuvre s’accompagne d’un discours, d’une narration, poursuit le chercheur. La Joconde doit par exemple son succès non pas seulement à son sourire, mais aussi au fait qu’elle a été volée par un employé du Louvres en 1911. »

Les lacunes de lintelligence artificielle

Hugues Bersini ne voit pas comment une intelligence artificielle pourra créer une narration de la sorte. « Si je nourris un logiciel avec 100 000 portraits de Rembrandt pour en faire un nouveau, ce n’est pas un récit très riche.  Comment l’intelligence artificielle pourra-t-elle susciter des histoires comme la perte de l’oreille de Van Gogh, qui est devenue partie prenante de l’appréciation de ses œuvres? »

Les logiciels d’aujourd’hui sont aussi tous dirigés par des humains, qui font le tri entre le bon et le mauvais, le beau et le laid. « C’est l’artiste qui fait cette sélection, grâce à l’émotion. Quand vous ouvrez le champ des possibles, c’est un filtre émotif qui vous dit que vous allez dans le bon sens. Et les logiciels seront à jamais démunis d’émotion », croit-il.

Pour le chercheur belge, la créativité de l’intelligence artificielle actuelle s’apparente à celle des faussaires. À moins d’un changement technologique majeur, l’absence d’émotion et de narration limitera toujours l’intérêt des œuvres élaborées par un logiciel, surtout en ce qui a trait à la création transformationnelle.

Et si certaines œuvres ont connu du succès jusqu’ici, comme le pastiche des Beatles Daddy’s Car, c’est surtout à cause de la curiosité. Une curiosité qui devrait rapidement s’estomper, peu importe la qualité des productions. « Même si les intelligences artificielles parviennent à produire des chansons d’une grande qualité, vous n’aurez plus envie de les écouter lorsque vous saurez comment elles ont été créées », prévoit-il.

L’arrivée de l’intelligence artificielle risque d’ailleurs de rendre encore plus inséparable l’œuvre de l’artiste et de la réception du public. « Son émergence va donner davantage d’importance aux autres dimensions », poursuit le chercheur.

Ce qui ne veut pas dire que l’intelligence artificielle n’a pas sa place dans l’art. Les artistes qui maitriseront l’intelligence artificielle, comme ceux qui maitrisent la guitare ou le piano, pourront s’en inspirer pour générer des propositions et améliorer leurs œuvres.

L’intelligence artificielle ne produit peut-être pas de l’art véritable, mais « ce sera un outil exceptionnel entre les mains de l’artiste qui saura le maitriser », prédit Hugues Bersini.

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