Redonner à Jacques Brel ses couleurs

Un réalisateur d’effets spéciaux belge a modernisé cette semaine une célèbre interprétation de Jacques Brel de sa chanson Ne me quitte pas. Notre chroniqueur techno Maxime Johnson s’est entretenu avec lui pour parler d’hypertrucage (deep fake), technique qui peut aussi être utilisée dans d’autres contextes que les fausses nouvelles. 

Vous avez publié cette semaine une vidéo de la chanson Ne me quitte pas de Jacques Brel, en couleur et en haute définition, alors que l’originale était en noir et blanc et d’une basse résolution. Comment avez-vous effectué ce trucage ?

Chris Ume : J’ai utilisé plusieurs techniques en fait. J’ai tout d’abord amélioré la qualité de l’image à l’aide d’un logiciel utilisant des fonctionnalités d’intelligence artificielle (pour préciser les détails dans les cheveux, par exemple). J’ai ensuite profité d’un autre logiciel pour coloriser l’image, et j’ai entraîné un réseau de neurones à l’aide d’une entrevue de Jacque Brel d’une bonne qualité que j’avais en ma possession.

C’est ensuite qu’on peut vraiment parler d’hypertrucage, puisque j’ai copié le visage de Jacques Brel de l’entrevue en couleur sur son interprétation de Ne me quitte pas.

J’ai finalement ajusté les couleurs et effectué quelques effets spéciaux à la main, pour améliorer le reflet dans les yeux, ajouter de la sueur et changer les ombres, par exemple.

Combien de temps est-ce que cela vous a demandé ?

J’ai eu besoin d’environ une semaine et demie de travail, mais entraîner le modèle d’apprentissage profond a demandé plusieurs semaines, même si mon ordinateur est puissant.

Êtes-vous satisfaits du résultat ?

Ça pourrait être mieux. Le logiciel pour l’apprentissage profond ne peut apprendre qu’à partir des images que je lui donne. Dans l’entrevue que j’ai utilisée, Brel regardait à côté de la caméra. C’est pour cette raison qu’il ne la regarde pas directement dans la vidéo truquée, contrairement à son interprétation originale de Ne me quitte pas.

C’est aussi pour cette raison qu’il a quelques rides de plus : il était plus vieux dans l’entrevue que lorsqu’il a enregistré la chanson.

Il est aussi difficile avec les outils actuels de transmettre l’émotion. Certains logiciels peuvent recréer artificiellement l’émotion (comme un sourire), mais le résultat laisse à désirer, je ne les ai donc pas utilisés ici. Évidemment, la barre était haute avec Jacques Brel.

Les logiciels pour l’hypertrucage se sont toutefois améliorés depuis que j’ai commencé le projet, et j’ai moi-même acquis de nouvelles techniques. Je sais que je pourrais déjà faire mieux.

Vous réalisez des hypertrucages depuis un an maintenant. Est-ce que la technologie s’améliore rapidement ?

Oui, constamment. Les deux principaux logiciels pour les hypertrucages sont constamment mis à jour, même s’ils sont créés par de simples individus. La qualité du produit fini s’améliore sans cesse, et les algorithmes sont toujours plus rapides. On peut le constater en suivant l’évolution de mes vidéos. Je réalise d’ailleurs en ce moment des projets auxquels je n’aurais même pas pu rêver l’année dernière.

C’est toutefois encore assez complexe. Les gens ne peuvent pas en faire sans effort à la maison. Mais ça s’en vient. D’ici un an ou deux, je suis convaincu que les outils vont être beaucoup plus accessibles.

Pourquoi faites-vous des vidéos comme celle-là?

Je réalise des effets spéciaux depuis plusieurs années pour la télévision. J’étais à la base spécialiste des écrans verts. Quand j’ai vu un hypertrucage pour la première fois, j’ai tout de suite vu le potentiel de la technologie à long terme. Créer ces vidéos me permet de m’améliorer dans mon métier.

Et ça fonctionne, puisque la moitié de mes contrats sont désormais de l’hypertrucage. J’en réalise notamment pour des émissions de télé et des vidéoclips. Je refuse toutefois évidemment d’en faire pour tout ce qui pourrait s’apparenter à de fausses nouvelles.

Quelle place occuperont à l’avenir les hypertrucages dans l’industrie des effets spéciaux, à votre avis?

Je pense qu’ils seront utilisés de façons de plus en plus originales. On pourrait effectuer un hypertrucage pour remplacer le visage d’un cascadeur par celui d’un acteur, par exemple. On peut aussi rajeunir les acteurs (NDLR Loto-Québec et Sid Lee ont d’ailleurs diffusé récemment un hypertrucage mettant en scène un jeune Bernard Derome), ou même faire revivre des morts. Les possibilités sont infinies.

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2 commentaires
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Je trouve extraordinaire le fait de pouvoir ¨rajeunir¨ ou remettre à jour des photos noir et blanc en couleur, surtout quand on a connu les deux périodes de la photographie. Il reste qu pas toujours and même qu’il ne conviendra de le faire, car bien des œuvres en noir et blanc n’ont de valeur que justement, elles sont en noir et blanc; c’est le reflet d’une époque qu’on ne pourra pas ¨revisionner¨ car la chronologie ne le permettrait pas moralement parlant. Quelque bonnes que soient les intentions ou projet de monsieur Chris Ume, il ne doit pas se faire d’illusions sur l’usage ultérieur qui sera fait de sa technologie.
Beau travail avec Brel.

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Cette phrase a fait du saute mouton :¨ Il reste qu pas toujours and même qu’il ne conviendra de le faire¨, il faudrait lire : ¨ Il reste quand même qu’il ne conviendra pas toujours de le faire, car bien des œuvres …¨
Mille excuses.