Vos gadgets devant les tribunaux

Vos téléphones, bracelets connectés, montres cardio et autres appareils intelligents pourraient se retrouver devant un juge. Et ce n’est pas garanti qu’ils plaideront en votre faveur.

Blogue_vie numeriqueAujourd’hui, j’ai eu une petite conversation avec mon iPhone :

«Siri ?

— En quoi puis-je vous être utile, Marc-André ?

— Jurez-vous de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité ?

— Voici le résultat de ma recherche sur le Web pour “Gérez-vous de dire la vérité”.

— …»

Mon assistante personnelle fournie par Apple devra trouver une meilleure réponse à cette question. Car un jour, elle pourrait être appelée à la barre des témoins en compagnie des multiples appareils intelligents qui colligent mes données personnelles.

De la science-fiction ? Aucunement. En ce moment même, un cabinet d’avocats en Alberta utilise les informations compilées par un bracelet Fitbit — qui surveille activité physique, alimentation et sommeil — pour démontrer que sa cliente a subi une perte d’autonomie après un accident et qu’elle mérite une compensation financière de son assureur.

Les bracelets de Fitbit et de ses compétiteurs sont vendus sous la promesse d’améliorer nos vies en les mesurant dans les moindres détails. Si la cause en Alberta est gagnée, cet engagement aura bel et bien été tenu, bien que ce soit d’une manière que Fitbit n’imaginait probablement pas en créant son produit.

Les appareils connectés de Fitbit
Les appareils connectés de Fitbit

Prenez toutefois la situation inverse, où une compagnie d’assurances vous accuse de fausse réclamation et exige d’accéder aux statistiques enregistrées par votre application de course favorite, comme RunKeeper ou Nike+ Running. «En droit, on peut forcer une personne à livrer les données qu’elle possède», explique Vincent Gautrais, professeur et titulaire de la Chaire en droit de la sécurité et des affaires électroniques à l’Université de Montréal.

L’expert n’est pas convaincu qu’un juge accorderait une telle requête à un assureur, mais il n’en demeure pas moins qu’une compagnie pourrait très bien tenter le coup et recevoir une réponse positive. Si les chiffres démontrent alors que vous courez cinq kilomètres tous les samedis, bonne chance pour convaincre un tribunal que vous éprouvez de la difficulté à marcher depuis votre accident de travail…

Pour le moment, il s’agit d’un cas fictif. Cependant, je vous garantis que ce n’est qu’une question de temps avant qu’un cas réel ne survienne. Difficile de prédire de quel côté pencheront alors les magistrats.

Le risque ne touche pas seulement les amateurs de la quantification de soi et les sportifs qui enregistrent chaque levée d’haltères. Votre téléphone intelligent amasse perpétuellement des informations à votre sujet. Tout comme votre tablette, votre ordinateur et votre GPS.

Et ce n’est qu’un début. Car à en croire les prédictions des experts, 2015 sera l’année des objets connectés — comme devait l’être 2014. Et 2013. Mais bon, imaginons que 2015 sera la bonne.

Il y aura la Apple Watch, évidemment, mais aussi une foule de bidules pseudo-intelligents, allant de la brosse à dents au tee-shirt en passant par le parapluie et la fourchette.

Ensemble, ces appareils «pourraient former une véritable “boîte noire” humaine», écrivait cet été Matthew Pearn, associé chez Foster & Company, un cabinet d’avocats du Nouveau-Brunswisk spécialisé dans les dossiers d’assurances.

L’utilisation de cette boîte noire risque de dépasser de loin les demandes de réclamation. Une personne accusée de meurtre pourrait, par exemple, déposer les données compilées par une application Apple Watch qui mesure le sommeil pour démontrer qu’elle dormait au moment des faits. Un procureur pourrait, quant à lui, souligner que la fréquence cardiaque mesurée par la montre a augmenté de façon anormale à l’heure du crime…

Le magazine Wired imagine même que ces appareils pourraient être utilisés dans des cas de divorce aux États-Unis : «Si les données GPS indiquent qu’un des époux se rend régulièrement au même endroit, à la même heure, et que le moniteur cardiaque enregistre des pics, cela pourrait suggérer une liaison extraconjugale. OK, ce pourrait aussi être des visites régulières au gym, mais combiné à d’autres données — coups de fil, messages textes —, ce pourrait être une preuve d’infidélité».

Ce ne sont que quelques exemples parmi tant d’autres, et parions que des avocats, au Canada ou ailleurs, trouveront des applications encore plus créative aux données enregistrées par nos appareils connectés. Je rêve déjà du jour où une brosse à dents intelligente sera déposée en cour.

Contrairement aux experts embauchés au moment des poursuites, ces gadgets seront parfaitement neutres; aussi personnalisables soient-ils, ils n’ont pour allégeance que leur programmation. Évidemment, il faudra prouver que c’était bel et bien la personne concernée qui utilisait l’appareil en question…

Les débats juridiques qui s’annoncent partout dans le monde seront passionnants. Mais je n’attendrai pas de voir si la vie privée triomphera sur la technocratie pour agir. Personnellement, une bonne vieille montre avec un chronomètre me suffira désormais pour courir.

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